segunda-feira, 10 de abril de 2017

Aves de Cassandra



Chiharu Shiota, “The Key in the Hand”, 2015, photo by Sunhi Mang


Aves de Cassandra
Leonardo Tonus

Dans les récits sur l’immigration les métafigures[1] nautiques se sont constituées au fil des années en un véritables ethos du discours sur l’américanité[2]. Elles témoignent des liens que le sujet expatrié établit avec le pays d’accueil tout en assurant la cohésion structurelle et pragmatique de ces récits. Les métafigures nautiques s’érigent ici comme des symboles emblématiques d’une identité fondée sur une expérience commune de la perte d’un espace originel. Le deuil des origines et l’impossible territorialisation du sujet se lisent à travers la mise en scène d’un espace hétérotopique fragile et fluctuant qui tend à opposer mobilité et fixité, refoulement et mémoire, mélancolie et deuil. La barque rouillée, le vaisseau fantôme et le navire naufragé constituent autant de façons d’exprimer une tension qui parcourt l’ensemble des romans sur l’immigration.
As Aves de Cassandra évoque le parcours individuel d’un narrateur-personnage de l’enfance à l’âge adulte. Le roman s’appuie en grande partie sur les modalités du récit d’enfance autobiographique mettant en scène les différentes étapes qui ont façonné la personnalité du sujet énonciateur : la famille, le sexe, l’amour, la mort, etc. Parmi ces expériences archétypales, l’acquisition du langage (verbal ou écrit) occupe une place privilégiée au sein du récit.


A maintes reprises le narrateur fait état de son étonnement face aux mystères du langage. Il commente le décalage existant entre différents systèmes linguistiques et observe comment le langage est un facteur d’exclusion.  La bonne manière de prononcer un nom peut en effet conférer prestige à son interlocuteur, ce qui lui permet de classer l’humanité en deux catégories : les victorieux reconnus verbalement et socialement et les déchus invisibles et muets.  Sa démarche taxinomique le conduit par ailleurs  à se pencher sur son propre cas et sur sa façon de s’exprimer, ce langage hybride qui lui vaut le surnom de « língua enrolada ».  Composé d’une prosodie et d’une syntaxe curieuse, ce langage comprend des mots portugais traduits de façon littérale du danois et d’un danois trop châtié qui donne l’impression à ses interlocuteurs d’être en présence d’un personnage issu directement des livres d’Andersen ou de J. P. Jacobsen. L’acquisition du langage est un thème récurrent dans de nombreuses autobiographies d’écrivains. Dans As Aves de Cassandra il sert d’amorce à une réflexion sur la naissance de la vocation d’écrivain.
Le thème de l’acquisition du langage justifie le projet d’écriture qui tend à brouiller les limites entre les régimes fictionnels ou référentiels. Entre ces deux modes d’énonciation se loge problématiquement les tentatives du narrateur de révéler les énigmes autour de la personnalité de son père ainsi que les rapports qui le lient à son ancestralité.  Tout au long du récit, il multiplie les références livresques qui participent à sa formation intellectuelle. La mobilisation du dispositif classique du narrateur-lecteur  favorise une réflexion sur les possibles filiations culturelles et littéraires et  contribue, en outre,  à une réflexion sur la question des fondations identitaires[3].
Parmi les nombreux ouvrages et auteurs évoqués, une place privilégiée est conférée aux romans d’aventures et aux récits de naufragés dont celui de la Bounty que le narrateur ne cesse de réécrire tout au long du récit. Clairement annoncé dans le texte, ce projet s’inscrit dans une pratique de lecture inspirée par le désir de réévaluation du sens initial de l’hypotexte vernien jamais cité dans le roman[4].
O Motim do Bounty. Mas não acredita no desenlace chocho, especula outras soluções. Aquele Fletcher Chirstian que sumiu do mapa era maior que Jasão, que Ulisses, que o Cavaleiro da Triste Figura. Era maior que o Império Britânico. Simplesmente, não podia acabar, muitos menos assim[5].
Le récit s’ouvre in media res à la veille de la mutinerie décrite chez Jules Verne.  L’auteur se sert d’un jeu d’opposition similaire à l’hypotexte ce qui accentue l’aspect dramatique de la scène. Mais contrairement au texte source l’action est très vite délaissée au profit d’un mouvement analeptique descriptif grâce auquel le narrateur brosse un nouveau portrait social, intellectuel et psychologique des protagonistes. La recontextualisation de l’intrigue va de pair avec la réévaluation du statut sémiologique des personnages, de leur rôle thématique et de leur importance hiérarchique. 


Lecteur de Rousseau et des romantiques anglais, Fletcher est dans l’hypotexte vernien un jeune rebelle qui rejette toute sorte d’autorité. Amateur de vins et de femmes, c’est un personnage grossier dépourvu de toute capacité de réflexion. Sur le bateau il prêche en plein 18ème  siècle une religion fondée sur la liberté du corps, essaie de mettre en place un système décisionnaire démocratique et se fait le défenseur des peuples primitifs et de leurs cultures. Il s’oppose à Bligh, respecté par tout l’équipage mais dont la rigidité calviniste révèle un pragmatisme sans faute et un grand sens des responsabilités.
Dans son roman, Per Johns procède à une neutralisation du discours manichéen du texte vernien. Cela explique la suppression des deux séquences narratives finales du récit initial dont les sous-titres (« abandonnées et naufragées ») soulignaient déjà cette lecture moralisatrice. Chez Per Johns, Fletcher cesse d’être le jeune impulsif qui se rebelle sans raison apparente tandis que le caractère grossier de Bligh est atténué. Ce dernier est un homme cultivé doté de grandes qualités humaines. Lors de l’épidémie survenue sur son bateau, il prête volontiers ses appartements aux membres malades de l’équipage. En outre, il se montre capable de le raisonner et de comprendre les faiblesses de son jeune compagnon dans les moments les plus tendus.  Per Johns réhabilite le personnage de Bligh tout en rééquilibrant les rapports de force entre les deux protagonistes.
E não se digue que o manequeísmo assim constituído agrupe do lado de Fletcher os bons e, do lado de Bligh, os maus. Ao contrário, os que são fiéis a Bligh […] são pessoas da melhor formação. […] Já  do lado de Fletcher juntam-se alguns dos piores elementos de bordo[6].
Enfin, la réécriture hypertextuelle introduit une transformation pragmatique dans la logique textuelle qui passe par la réinterprétation du mobile de la révolte de Fletcher. Elle s’inscrit ainsi moins dans le cadre d’une simple révolte personnelle face à l’humiliation subie publiquement que d’une contestation des dérives de la pensée cartésienne selon laquelle l’homme pourrait, par le savoir, se faire maître et possesseur de la Nature.  Cette dernière question sera développée dans la scène qui précède la mutinerie où Bligh explique de façon détaillée son attitude tout en parodiant la pensée cartésienne.   
O homem vive há cerca de dois mil anos sobre a face da Terra lutando contra a natureza, que o tem maltratado de todas as possíveis maneiras. Aqui também, se não a dominarmos, seremos dominados, talvez até erradicados. […] acredito que a natureza nos foi dada por Deus para que a moldássemos conforme os desígnios humanos. […] e mais: foi-nos dada a escolha de usá-la, bem ou mal, atente para isso, sr. Nelson. Cabe fazê-lo bem[7].
Selon Descartes :
Car [ces connaissances] m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie[8].


A maintes reprises, il confirme cette posture devenue entretemps support d’un discours de négation de l’altérité.  
Se não nos impusermos, pereceremos. Não se tem notícia de civilização que se tivesse imposto com passividade e subserviência [...] acredito que a Natureza nos foi dada por Deus para que a moldássemos confrome os desígnios humanos. Ela é passiva, está à espera de nossa operosidade justamente o que não têm esses indolentes polinésios vivendo ao deus-dará de braçàà estendido para as benesses tropicais. E mais : foi nos dada essa escolha de usá-la, bem ou mal ; atente para isso[9].
Sorte d’enclave au sein du récit premier, les aventures de Bligh et Christian Fletcher interrompent l’ordre événementiel dans le roman As Aves de Cassandra. Sa lisibilité est assurée par des effets de décodage qui annoncent, encadrent et dévoilent au lecteur le processus de transposition ainsi que la nature réfléchie du texte transposé. Dans l’épilogue l’auteur souligne, par le jeu de mise en abyme, les effets de ressemblance entre son récit et le texte vernien. Dans As Aves de Cassandra, l’histoire des naufragés de la Bounty n’est pas uniquement l’histoire d’une aventure maritime. Elle est le prétexte à une réflexion sur les rapports entre père et fils, sur la question de la dérive du pouvoir, et, enfin, sur la capacité à tout être de s’en affranchir. L’hypertexte vermien préfigure ainsi l’émergence d’un autre naufragé et révolté de l’histoire littéraire : Robinson Crusoé.  

Per Johns, in memoriam ( 1933-2017)


Extrait inédit de l’habilitation à diriger des recherches Parcours d’immigrants dans la littérature brésilienne des années 1980 soutenue le 26 novembre 2016 à l’Université de Rennes II.




[1] Selon Gérard Bouchard, « Le concept de figure désigne toute représentation ou tout système de représentations élaboré par un énonciateur (en l’occurrence, le romancier) et qui est susceptible de se diffuser, de prendre place dans l’imaginaire et de s’y ancrer. Quant à la métafigure, elle est une représentation matricielle qui structure l’ensemble de l’imaginaire. Si l’on veut, c’est une figure qui comprend, qui subsume toutes les autres. Elle crée la tension fondatrice du roman et en fournit la clé. On pourrait dire en ce sens que le bâtard se présente comme l’une des métafigures possibles des cultures du Nouveau Monde». Gérard Bouchard, « L’Amérique, terre d’utopie », Conférence d’ouverture du Colloque interaméricain (Brésil-Canada) des sciences de la communication, Salvador de Bahia (Brésil), Septembre 2002, p. 9.
[2] Zilá Bernd, « de trânsitos e de sobrevivências », in : Regina Zilbermann e Zilá Bernd, O viajante transcultural. Leituras da obra de Moacyr Scliar, Porto Alegre, EdiPICRS, 2004, p. 197-2009.
[3] Claire Le Brun, « Edgar Alain Campeau et les autres : le lecteur fictif dans la littérature québécoise pour la jeunesse (1986-1991) », in : Voix et Images, volume 19, numéro 1 (55), automne 1993, p. 151-165. [En Ligne]. URL : http://id.erudit.org/iderudit/201074ar
[4]Malgré l’absence d’un hypotexte explicite, les allusions au récit de Jules Verne sont facilement reconnaissables. Le projet de récriture s’appuie, quant à lui,  sur différents procédés hypertextuels parmi lesquels: les transformations structurelles et sémantiques ; la transdiégiétisation la transvocalisation, la transmotivation et  la transvalorisation.
[5] Per Johns, op., cit., p. 118.
[6] Per Johns, op., cit., p. 137.
[7] Id., Ibid., p. 141.
[8] Descartes, Discours de la méthode, 6ème  partie, Bibliothèque de la Pléiade, Éd. Gallimard, 1966, p. 168.
[9] Per Johns, op., cit., p. 150.

Nenhum comentário:

Postar um comentário