quinta-feira, 5 de maio de 2016

Mon cher cannibale

Mon cher cannibale

Il était une fois un Indien. C'était dans les années 1500, au siècle des grands navigateurs - et des grands Indiens. Comme ils ne maîtrisaient pas l'écriture, il n'est resté de leur destin que des légendes, le peu de choses que nous savons d'eux nous le devons aux récits souvent invraisemblables de ces Blancs, empreints d'exagération et de suspicion, un délire fou dont n'est pas exempt le narrateur qui vous parle (héritier du sang des premiers et des affabulations des seconds) et qui s'en va puiser aux sources d'antan, dans les vieux bouquins fleurant le romantisme tardif, pour s'exposer, torse nu, tel un néoromantique anachronique, aux piques de l'histoire officielle, cette vieille dame très digne, soumise aux retouches dictées par notre indignation. Mais en vérité, c'est un héros dont la mémoire s'est perdue au fil du temps, malgré le territoire dans lequel il a inscrit sa légende".

Rencontre avec l’écrivain Antônio Torres
(de l’Académie Brésilienne des Lettres)

Le 10 mai 2016
De 18h à 20h

Fondation Calouste Gulbenkian
39 Boulevard de la Tour-Maubourg
75007 Paris


Rencontre organisée en en partenariat avec l'Université Paris-Sorbonne et les éditions Petra.
En présence de l’écrivain, de Leonardo Tonus (Université Paris-Sorbonne) et Dominique Stoenesco (traducteur)

Antônio Torres est né en 1940, à Junco, petite ville du sertao, à l'intérieur de l'état de Bahia (Brésil). À l'âge de 20 ans, il part pour Sao Paulo exercer le métier de journaliste, puis s'engage comme rédacteur publicitaire. Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages, dont onze romans, parmi lesquelles Cette terre (Métailié, 1984), son grand succès, traduit en français et en une dizaine d'autres langues. En 1998, il reçoit du gouvernement français la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres et en 2013 il est élu à l'Académie Brésilienne des Lettres. Actuellement, il vit dans les environs de Rio de Janeiro. Par sa diversité thématique et stylistique, Antônio Torres est l'un des auteurs les plus originaux de la littérature brésilienne contemporaine.




Le cannibale et les chrétiens

Il était une fois un Indien. C’était dans les années 1500, au siècle des grandes navigations – et des grands Indiens.
Lorsque les Blancs, intrus au paradis, accostèrent sur ces rivages inconnus, ils ne savaient pas que ces Indiens existaient depuis 15 ou 20 mille ans, qu’ils étaient plus de 5 millions et que très peu allaient survivre pour raconter leur propre histoire.
Comme ils ne maîtrisaient pas l’écriture, il n’est resté de leur destin que des légendes. Le peu de choses que nous savons d’eux nous le devons aux récits souvent invraisemblables de ces Blancs, empreints d’exagération et de suspicion, un délire fou dont n’est pas exempt le narrateur qui vous parle (héritier du sang des premiers et des affabulations des seconds) et qui s’en va puiser aux sources d’antan, dans les vieux bouquins fleurant le romantisme tardif, pour s’exposer, torse nu, tel un néoromantique anachronique, aux piques de l’histoire officielle, cette vieille dame très digne, soumise ici aux retouches dictées par notre indignation.
Par ailleurs, il y a quelque chose de ludique dans cette entreprise. Le simple plaisir d’ajouter quelques histoires à d’autres histoires déjà contées.
Mais en vérité, c’est un héros dont la mémoire s’est perdue au fil du temps, malgré le territoire dans lequel il a inscrit sa légende.
(…)
Cet Indien s’appelait Cunhambebe.
Son nom d’abord. Il signifie « langue traînante », allusion à sa manière lente de parler, presque bégayante. Pour simplifier : homme au parler calme.
Ne l’imaginez pas seulement comme un bon sauvage édénique – et nu, par-dessus le marché, sans rien pour cacher ses parties honteuses, etc. – , seigneur de la jungle et des eaux, de la chasse et de la pêche, vivant au temps de la pierre taillée, en paix avec les hommes et la nature, un être contemplatif sous des millions d’étoiles, scrutant le ciel pour y deviner des signes de tempête.
C’était un guerrier.
Situons-le dans le temps : l’ère de la pierre polie. Et dans l’espace – une région paradisiaque que les Blancs baptisèrent Rio de Janeiro, ignorant ses anciens noms : Rio de Arrefens, Rio de Oriferis, Rio de Rama, Rio de Iaceo. Cunhambebe fut le seigneur de ces eaux de rêve et de fureur.
Il appartenait à la nation tupinamba, ce qui signifie fils du Père Suprême, peuple de Dieu ou, selon une version plus probable : Fils de la Terre.
Ce peuple tupinamba était issu de la grande famille tupi-guarani. Il occupait le littoral atlantique depuis l’embouchure de l’Amazone jusqu’au Rio de la Plata et il finit par s’établir à Rio de Janeiro, Bahia et Maranhão. Il y remplaça d’autres tribus, plusieurs siècles après que les premiers peuples indigènes eurent commencé à envahir par vagues le continent américain, depuis le Détroit de Béring, ou, selon une autre hypothèse, avant que des hommes venus d’Australie, de Tasmanie et de Nouvelle-Zélande eurent peuplé l’Amérique du Sud à partir de la Terre de Feu, où ils pénétrèrent en contournant les glaciers de l’Antarctique, les îles Shetland et le Cap Horn. Le Nouveau Monde des Blancs appartenait déjà à un vieux peuple.

Sur la trace des disparus

Copacabana, 10 heures. Jour : mardi. Mois : novembre. Année : au seuil du sixième siècle après la découverte du Brésil.
Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de ces fleuves et de ces mers, se dit l’homme qui vient de quitter sa maison par un beau matin ensoleillé, laissant derrière lui les bouquins
de son labeur – des montagnes de livres, des milliers de pages épaisses – dans une quête insensée au parcours jalonné d’aventures, courant après des batailles perdues, des dates exactes, des noms justes, des mythes, des fables. À la recherche, surtout, de l’histoire de ceux qui habitaient cette terre lorsque les Blancs arrivèrent, une histoire ayant un commencement, un milieu et une fin. Jusqu’ici il n’a trouvé que des bouts, des fragments, toujours accompagnés de cette exaspérante incertitude : « vraisemblablement, cela se passa ainsi ». Vrai ? Faux ? Parfois on croirait presque que les Indiens n’ont jamais existé. Et s’ils n’étaient qu’un délire des Européens ? De simples personnages de leur fiction.
À ce stade de sa recherche sur l’extermination des Indiens, le narrateur de cette histoire se dit que tout cela n’est qu’un produit de plus de la convoitise humaine. Cependant, il y avait aussi le rêve derrière cette cupidité, qui rime avec stupidité. Et c’est de là qu’on aboutit à la fureur de la conquête.
– Mais tu deviens fou – lui dit sa femme. – Tu es obsédé. Tu en parles même pendant ton sommeil.


L’expédition

            Le car s’arrête aux chantiers navals de Verolme. C’est à ce moment-là que tu te souviens du chapitre « invasions ». Composé de quatre parties : un chantier naval d’origine hollandaise, un terminal maritime de la Petrobras, qui pour l’instant est encore une entreprise entièrement nationale, un port ouvert au monde et une centrale nucléaire sous licence allemande. Mais les caméras préfèrent filmer les riches domaines de la jet-set, dans les îles et les endroits difficilement visibles par celui qui voyage en car. Sur la route qui te menait en voiture de la montagne jusqu’à la mer, tu avais demandé au chauffeur et aux autres passagers :
–  Et les nouvelles invasions ?
– Ce sont celles des pauvres – ont-ils répondu. – Ceux qui viennent de tout le pays pour des emplois temporaires (chez Verolme, Petrobras, centrale nucléaire) et qui, à la fin de leurs contrats, décident de ne pas rentrer chez eux. Les offres d’emploi les attirent. Ils ne repartent plus, ils grossissent les favelas autour de la ville, sans savoir quoi faire de leurs vies. C’est une histoire semblable à celles des îles d’Angra, qui se répètent, se répètent, se répètent.
Mon cher Cannibale : tu ne maîtrisais pas l’écriture et tu n’as pas connu la roue. Tu étais loin d’imaginer les découvertes technologiques de ce monde. Tu as vécu à l’époque de la pierre polie, ce qui était déjà un progrès par rapport à la pierre taillée. Mais tu étais encore très peu de chose, à côté de ceux qui allaient faire trembler la planète.

Extraits de Mon cher cannibale d’Antônio Torres Éditions Pétra, mars 2015, traduction de Dominique Stoenesco.





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