segunda-feira, 25 de abril de 2016

Bernardo Kucinski

K.
Bernardo Kucinski

Traduit du portugais (Brésil) par Antoine Chareyre

Fondé sur des faits réels, proches de l'auteur, le récit romancé nous fait découvrir un pan de l'histoire brésilienne assez méconnu en Europe, contrairement au passé argentin similaire : les exactions du pouvoir militaire au Brésil des années soixante à quatre-vingt. Écrit du point de vue du personnage de K., il raconte la recherche de sa fille, disparue comme des milliers d'autres civils du fait des services de la dictature. À travers ce récit, se reconstitue une époque, mais aussi se révèlent les mécanismes universels du totalitarisme. Une oppression aveugle qui anéantit, dans tous les sens du terme, l'individu : celui-ci n'existe plus, il est simplement effacé.

Mais bien vite, on sent le sujet se densifier, ne fût-ce que parce que K. a fui une autre oppression politique, des années auparavant, dans sa Pologne natale. Derrière cette expérience, se profile en filigrane le destin errant du peuple juif, son insécurité, son espoir, déçu, de retrouver un sol ferme sur un nouveau continent. On découvre alors, avec K., la communauté juive à São Paulo, son petit peuple, ses commerces, ses habitudes, son organisation. On redécouvre aussi une langue, le yiddish, en voie d'effacement.

K. va plus loin encore. Certes, c'est la quête d'une enfant et on suit avec empathie la souffrance du père qui veut la retrouver. Mais à travers cette recherche, c'est un message existentiel, applicable à chacun, dans tous les pays et toutes les cultures, qui nous est proposé : qui est-on ? Existe-t-on vraiment ? Aux yeux de qui, de quoi ? N'existe-t-on que lorsque quelqu'un vous cherche ? Et n'est-ce pas alors trop tard ?

Il n'est pas étonnant dès lors que le titre reprend le « nom » abrégé du personnage du Procès de Franz Kafka. Ce que le roman représente aussi au-delà d'une lecture historique et sociologique, c'est une fable philosophique qui nous emmène dans les régions inexplorées de nous-mêmes : comment arracher les bribes de vie à ce qui n'est même pas la mort, mais l'inexistence.

Roman émouvant, K. nous charme par l'ambiance magique, étrange qu'il crée. Il nous ébranle aussi par sa construction en chapitres apparemment distincts les uns des autres et par son chemin labyrinthique, ainsi que par son style elliptique. K. n'est pas qu'un témoignage fort, il est aussi une œuvre littéraire qui se distingue par la qualité de l'écriture. Une écriture originale toute en retenue qui colle parfaitement à son sujet.

Après l'Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon, l'Argentine, l'Italie, il est important que la France découvre à son tour cette œuvre forte et la personnalité remarquable de son auteur.




À l'occasion de la venue exceptionnelle de Bernardo Kucinski en France, venez l'écouter et échanger avec lui aux dates suivantes :

ü  Mercredi 27 avril à 20 h chez Tschann Libraire en présence de Jean-Pierre Orban (directeur de collection « Pulsations »), Antoine Chareyre (traducteur) et Leonardo Tonus (université Paris-Sorbonne).
125 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris
(métro Raspail ou Notre-Dame-des-Champs)

ü  Lundi 2 mai à 19 h à l'université Paris-Sorbonne, rencontre animée par Leonardo Tonus en présence de Antoine Chareyre et Jean-Pierre Orban.
En raison du plan Vigipirate et de l'état d'urgence, l'accès à la rencontre est uniquement autorisé aux personnes inscrites. Merci de bien vouloir vous inscrire en cliquant ici info@ventsdailleurs.com

Université Paris-Sorbonne
Amphithéâtre Chauchy, escalier F, 3e étage
17 rue de la Sorbonne 75005 Paris

ü  Mardi 3 mai à 20 h Kathleen Evin reçoit Bernardo Kucinski dans son émission L'humeur vagabonde sur France Inter.

Les immunités,un paradoxe

Le père qui recherche sa fille disparue n’a peur de rien. S’il agit au début avec précaution ce n’est pas par crainte, mais parce que, abasourdi, il tâtonne encore comme un aveugle dans le labyrinthe inattendu de la disparition. Le début est un apprentissage, il lui faut prendre la mesure du danger même, non pas pour lui, puisqu’il n’a peur de rien, mais pour les autres : amies, voisins, collègues de la faculté.

Et au début, il y a de l’espoir, on ne pense pas à l’impensable; peut-être que discrètement on obtiendra une exception. Cest ainsi quagissent les organismes dotés dune expérience millénaire dans leurs rapports avec les despotes, sans ostentation, sans accuser. Pour cela seul, le père à la recherche de sa fille disparue agit au début avec précaution.

Ensuite, quand se sont écoulés bien des jours sans réponse, ce père élève la voix; angoissé, il ne murmure plus, il aborde sans pudeur les amis, les amis des amis et jusqu’aux inconnus; ainsi va-t-il, cartographiant, toujours comme un aveugle avec sa canne, limmense et insoupçonnée muraille de silence qui lempêchera de savoir la vérité.


Il découvre la muraille sans découvrir sa fille. Bientôt il sera las de mendier un peu d’attention. Quand les jours sans nouvelles deviennent des semaines, le père à la recherche de sa fille se met à crier, sans retenue; il importune, il dérange avec son malheur et ses exigences inaccessibles de justice.

Le gouffre du système ne cesse pas, la répression se poursuit, sanglante, mais le père qui recherche sa fille a de moins en moins peur. Malheureux mais insolent, il perçoit alors le grand paradoxe de son immunité. N’importe qui peut être avalé par le tourbillon du gouffre, ou renversé et abandonné dans un trou quelconque, sauf lui. Lui, la répression ne s’en occupe pas, même quand il crie. S’occuper de lui serait avouer, apporter une réponse.

Il se sent intouchable. Il va voir les journaux, il marche témérairement en brandissant des affiches à la face de la dictature, en dédaignant la police; il défile comme les mères de la Praça de Maio, mort-vivantes propres à horrifier les vivants; pénétré dune tâche inaliénable, rien ne lui fait peur. Il est visé par des regards obliques de frayeur, il en perçoit d’autres, de sympathie.

En tombant nez à nez, dans une vitrine de la grande avenue, sur le reflet de sa propre image, un vieil homme parmi d’autres vieux et vieilles, brandissant comme un étendard la photographie agrandie de sa fille, il se rend compte, stupéfait, de sa transformation. Il n’est plus lui, l’écrivain, le poète, le professeur de yiddish, il n’est plus un individu, il est devenu un symbole, l’icône du père d’une disparue politique.

Quand les semaines deviennent des mois, il est pris de lassitude et se décourage, mais il ne renonce pas. Le père qui recherche sa fille disparue ne renonce jamais. Il n’a plus d’espoir, mais il ne renonce pas. À présent, il veut savoir comment c’est arrivé. Où? Quand exactement? Il a besoin de savoir pour mesurer sa propre faute. Mais on ne lui dit rien.

Encore une année, et la dictature finira par agoniser, c’est ce qu’il semble à tout le monde; mais ce ne sera pas lagonie qui précède la mort, ce sera la métamorphose, lente et autocontrôlée. Le père qui recherche sa fille disparue brandira encore, obstiné, la photographie agrandie, mais les regards de sympathie se feront rares. Apparaîtront d’autres drapeaux, plus convenables, d’autres regards. L’icône ne sera plus nécessaire; elle dérangera, même. Le père de la fille disparue insistera, défiant le sens commun.

Encore quelques années et la vie retrouvera une normalité qui, pour le plus grand nombre, n’a jamais cessé. Des vieux meurent, des enfants naissent. Le père qui recherchait sa fille disparue ne recherche plus rien, vaincu par l’épuisement et l’indifférence. Il ne brandit plus la pancarte avec la photographie. Il cesse d’être une icône. Il n’est plus rien. Il est le tronc inutile d’un arbre mort.


(*) traduction : Antoine Chareyre

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