quinta-feira, 10 de março de 2016

L’abîme de l’art

L’abîme de l’art

Katia Gerlach appartient à la famille restreinte des écrivains pour qui l’essence de la littérature ne s’accomplit pas dans une imitation du monde dit “réel”, mais dans la sphère raréfiée du langage. Selon elle, le dire et la recherche inlassable de l’expression, sont aussi importantes, sinon davantage, que ce qui est dit : c’est l’aventure suprême, la traversée de l’abîme sur un fil de fer. Dans la mesure où l’auteure passe son temps à flirter avec l’absurde et rejette le réalisme, le lecteur cherchera en vain des histoires au sens traditionnel ou même la tessiture psychologique d’un personnage. De la même manière, il n’y a pas de chutes surprenantes, voire pas de chute du tout. Les scènes se succèdent comme dans un rêve ou un délire, comme à la manière des surréalistes. Le goût pour l’insolite et l’aberration transforme l’ensemble des récits en une espèce de Grand Guignol, qui met en scène des pantins désarticulés, caricatures qui nous font rire et réfléchir. Selon Kátia, la littérature est un jeu et un artifice assaisonnés avec un humour fin et une ironie dissimulée. Même lorsqu’elle critique les moeurs et les engouements de la société contemporaine, la manie de la chirurgie esthétique par exemple, elle ne le fait pas au moyen d’un discours logique, mais d’un récit décrivant une situation comique voire grotesque. Les flux de conscience se déploient par à-coups. Contraint de remplir lacunes et omissions volontaires, le lecteur se voit placé dans la situation éminemment inconfortable de co-écrivain. Les allusions littéraires inscrites en filigrane peuvent facilement échapper au lecteur peu attentif. Kátia a pris son temps, elle fait son entrée sur la scène littéraire avec un texte longuement mûri doué d’une voix propre. Refusant la facilité, elle mise sur la compétence du lecteur. Celui-ci peut accepter de voir le monde à travers le verre déformant qu’elle lui propose, ou il peut le refuser, mais en aucun cas, il ne pourra dire qu’il n’a pas été mis au défi.

Rubem Mauro Machado

Collisions bestiales
(particul)ières

Traduction : Stéphane Chao

Depuis le boson de Higgs, les gens et les bêtes entrent en collision. Les histoires naissent entre deux grosses cuisses ensanglantées et maternelles.

Note épistolaire

Admirable J. Cortázar:

Je souffre de céphalées intermittentes et j’allume mes rêves au moyen d’une tête d’allumette. Le fluide de l’antalgique dernière génération inonde mon sang. Dans ces rêveries pleines de vices, je dialogue avec les maîtres universels et les morts historiques, parmi lesquels toi-même (si tu me permets ce tutoiement). Dans ce jeu de marelle, je prie Mada de m’aider à faire adhérer personnages et bêtes à leur rôle et de susciter l’engouement de quelques lecteurs.
J’écris un manifeste pour la résistance (ma langue se tient sur le piédestal de l’extinction). Exilé comme je le suis, à l’instar de l’admirable J. Cortázar qui l’a été à Paris, ou Bolaño, dans les campings espagnols en été, je ne fais que changer de ville. Ce continent qui est le tien, le sien, le mien continue à dériver en direction de futurs, que l’on aperçoit à travers un œil entrouvert comme la porte de Magritte.
Je mesure combien la mégalomanie est stupide (les séances chez le psy ne révèlent pas l’ampleur de mon ambitieuse imagination, ha!) et mon visage hargneux s’accorde avec le cadre général des choses.
Je suis un crétin, comme tout le monde sur cette planète qui sombrera dans l’obscurité dès que Dieu appuiera sur l’interrupteur de son doigt furibond.
Je vous embrasse,

Un Inconnu

Bête en tête

Les tours de la rue Cent, à un demi-métro de la place du Temps.

Dans la lunette bleue

Anuschka plante des graines en sachet dans un vase en argile rougeâtre et fragile, les mains caressent la terre, accomplissant un rituel printanier pendant un mois d’automne. Du balcon à la rue : quelques empans tortueux qu’on descend en cordée pouce après pouce. Les sourcils d’Anuschka se rapprochent sous l’effort intellectuel pour jauger les sensations que procurerait un saut vertical depuis le balcon suspendu. Les doigts d’Anuschka flagellent les racines, que ce soit des feuilles de persil et de chèvrefeuille ou des vestiges d’oxygène et de photosynthèse. La naine ne manifeste guère l’envie de sortir de l’appartement ou du périmètre des tours. Il lui faut semer les graines et attendre la floraison.
Depuis un point au-dessous, à travers une lunette bleue, nous voyons le corps rapetissé d’Anuschka sur un balcon entouré de grilles rouillées. Les rideaux voltigent comme s’ils n’appartenaient pas à cet appartement. Les objets accumulés dans les recoins du balcon oseront prendre leur envol si la girouette accélère. Les ordures se répandent au gré des micro-organismes qui recouvrent la patine et remplissent de détritus les camions matinaux. Les éboueurs courent avec leurs poubelles. Ils dansent ! De l’autre côté, Anuschka admire les mouvements désinhibés de ces corps libres et entiers accrochés au flanc du camion.
Anuschka fait frémir ses lèvres carmin. Bien nourrie, elle court dans les couloirs sales de l’appartement, et le verre de la lunette bleue ne rassasie plus les vautours. Frustrée, la naine piétine le sol en linoléum de la cuisine. Le petit patron était un radin dans le genre du père Goriot. Plus Juarez serrait son sceptre, plus Anuschka concevait du ressentiment à l’égard du nain perché, qu’elle servait docilement. Une cuisine en marbre, une illusion. Quant à leur degré d’intimité, sont-ils frères, amants ou bibelots du tsar? Personne ne le savait, hormis un directeur de cirque, le docteur Moskowitz. Juarez et Anuschka dialoguaient habituellement sur ce ton :
— Tu es une incapable Anuschka!
— Petit patron, ne t’énerve pas, c’est mauvais pour ton cœur. Je viens de râper des carottes pour ta salade de caillé, raisins secs et poulet.
— Je n’ai cure de tes attentions, petite poucette. Pour le cœur, j’ai mes aspirines. Ce que je te demande, c’est de ne pas perturber mon régime par un excès de carotènes, regarde comme les paumes de mes mains ont jauni.
— Les carottes étaient en promotion au marché ; elles avaient pleins de feuilles, que j’ai utilisées pour la soupe du dîner.
— C’est bien, Anuschka. Je reviens pour le dîner, après avoir fait les comptes de la journée. Ce malchanceux d’Ezéquiel ne s’avoue jamais vaincu. En voilà un autre qui me tape sur les nerfs, comme toi. Il fera peut-être sauter la banque le jour où le vent de la chance aura tourné, et il gagnera alors au jeu!
Pendant leur jeunesse, Juarez et Anuschka avaient échoué à entrer dans la compagnie de cirque et la déception les côtoyait comme une troisième personne à la chair molle et au sang coagulé. Juarez rendait naturellement sa compagne responsable des lettres de refus adressés par le puissant Moskowitz. Juarez se plaignait d’Anuschka par habitude. Son absence de lignage et son nez vulgaire avaient diminué de moitié leurs chances professionnelles, il n’y avait pas d’autres explications. Juarez trouvait que tout objet, en présence d’Anuschka, perdait de sa valeur, y compris lui-même. La carafe en cristal tchèque qui devenait fragile entre le pouce et l’index de la naine semblait dans ces mains être faite dans un verre vulgaire. Consciente du regard qui la scrutait, Anuschka déversait eau et larmes dans le verre du petit patron et retenait sa respiration pour être plus concentrée sur sa tâche. Malgré ses bras courts et raides, Anuschka s’étirait pour plaire au grincheux, humble comme un chien.

Regardez le "Booktrailer" du roman en cliquant sur : Collisions Bestiales




Kátia Gerlach sera présente au Printemps Littéraire Brésilien 2016. 
Consultez la programmation en cliquant sur : Printemps Littéraire Brésilien2016

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