segunda-feira, 8 de setembro de 2014

Bernarda Soledade – Tigresse du Sertão

Bernarda Soledade – Tigresse du Sertão

L’auteur
Né en 1947 à Salgueiro, dans le Nordeste aride, Raimundo Carrero est l’un des écrivains les plus prolifiques et les plus primés de sa génération. Son oeuvre qui compte près de vingt livres a été distinguée par des prix prestigieux tels que le Jabuti, le prix Machado de Assis et le prix São Paulo de littérature. Ses livres sont traduits en espagnol, en roumain et maintenant en français, pour la première fois.
Depuis l’âge de 17 ans, il vit à Recife. Il a dirigé le quotidien le Diário de Pernambuco  et présidé la Fondation du Patrimoine Artistique et Historique. Depuis une vingtaine d’années, il anime des ateliers d’écriture.
Son premier roman A história de Bernarda Soledade , écrit en 1975, a été immédiatement salué par la critique brésilienne comme une révélation, recevant notamment les éloges de Gilberto Freyre, l’un des plus grands intellectuels brésiliens du XXème siècle.
 L’histoire
Par une nuit de tempête, Bernarda Soledade, la fille de riches propriétaires terriens du Nordeste, résout d’étendre son domaine en s’emparant des terres qui jouxtent celui-ci. Elle ambitionne de fonder un « royaume », où elle règnerait sans partage et pourrait à son gré chasser et dompter les chevaux sauvages…


L’avis
C’est un roman épique : un vrai western, avec vengeances, embuscades, batailles de bandes rivales armées jusqu'aux dents, luttes pour le pouvoir et le contrôle des territoires. Mais sérieusement déjanté, avec une touche de réalisme magique.

Trois femmes, ici, occupent le devant de la scène : Bernarda la femme-homme, Inês la vierge folle, et leur mère folle tout court. Trois femmes impuissantes face au destin – comme d'ailleurs les mâles. Car les obsessions de Raimundo Carrero, désir, remords, trahison, vengeance, mort et religion sont bien présents dans ce premier roman, écrit en cinq jours alors que Sombra severa (son autre œuvre majeure) a été travaillé pendant des mois. « Jamais plus je n'ai écrit avec autant de joie ni de plaisir », dit-il en préface. Carrero réussit le plus souvent à s'affranchir du poids du mouvement régionaliste armorial dont il subit pourtant l'influence directe pour glisser vers une dimension quasi faulknérienne.

Une œuvre matricielle impressionnante, accompagnée dans la publication des éditions Anacaona des illustrations du paulista Fernando Vilela. Ces dessins reprennent la technique de gravure et les motifs propres à la littérature de « cordel », dans la continuité de la tradition régionaliste du Mouvement armorial suivi par Carrero. Des images au trait vif  et nerveux, jouant sur le contraste de la noirceur des personnages et de la lumière crue du Nordeste.

Plus d’informations sur www.anacaona.fr

Présentation réalisée par Claire-Sophie Dagnan.


CARRERO ET LE ROMAN ARMORIAL[1]
par Ariano Suassuna, fondateur du Mouvement armorial

Mon livre La Pierre du royaume, premier roman lié au Mouvement armorial, est paru en 1971[2]. Aujourd'hui, quatre ans après, l'écrivain Raimundo Carrero, que les armoriaux sont fiers de compter dans leurs rangs, publie Bernarda Soledade – Tigresse du Sertão.
Le roman de Carrero prouve deux choses : tout d'abord, la force et la vitalité du Mouvement armorial, aujourd'hui grossi et consolidé par la présence d'artistes et d'écrivains de premier plan – des créateurs d'aussi grande classe que Gilvan Samico, en peinture et en gravure ; Antônio José Madureira, en musique ; Janice Japiassu, Deborah Brennand et Raimundo Carrero, donc, en littérature.
Oui, car Bernarda Soledade – Tigresse du Sertão possède toutes les caractéristiques de la littérature armoriale. Par ailleurs, la seconde conclusion qu'on peut tirer de sa lecture est que, au sein d'un véritable Mouvement – comme l'est l'armorial – tout véritable artiste conserve, intactes et évidentes, ses qualités propres, sa personnalité indépendante et inimitable, tout ce qui n'appartient qu'à lui et à lui seul.
Demandons-nous pour quelle raison je considère Raimundo Carrero comme un auteur armorial. C'est à cause des liens qui l'unissent à l'esprit âpre et magique des auteurs de romances populaires du Nordeste, liens qui sautent aux yeux dès le titre de son livre. Ces titres à rallonge, parfois en deux temps, parfois enrichis de qualificatifs héroïques attribués aux personnages – Nazaré e Damião – O Triunfo do Amor entre a Vingança e a Morte (« Nazaré et Damião – Le triomphe de l'amour entre vengeance et mort »), ou encore Cantiga do Valente Vilela (« Chant de l'intrépide Vilela »), par exemple – ont inspiré celui, superbe, qu'a donné Carrero à son roman : Bernarda Soledade – Tigresse du Sertão.
(…) L'autre raison qui m'incite à voir en Raimundo Carrero un auteur armorial est sa façon d'écrire emblématique – comme le sont, d'ailleurs, celle de Deborah Brennand, de Janice Japiassu et la mienne. Le Mouvement n'a été lancé « officiellement », si j'ose dire, qu'en 1970. Mais j'en rêvais depuis longtemps, et, d'ailleurs, j'avais déjà utilisé le terme « armorial » pour désigner la forme de certains poèmes et tableaux du Nordeste qui m'enthousiasmaient. Je suis de ces écrivains qui, dès qu'ils sentent s'éveiller leur enthousiasme, se mettent, parfois sans le vouloir, à s'interroger sur ses causes, aussi souterraines et obscures soient-elles. C'est ainsi que j'en suis venu à désirer savoir pourquoi certains poètes comme Homère et Dante provoquaient en moi une grande exaltation alors que d'autres, malgré leur génie, me donnaient l'impression d'entrer en contact avec quelque chose d'informe et de gris. Après une longue réflexion, je suis parvenu à la conclusion qu'Homère et Dante pensaient et s'exprimaient par le biais d'images concrètes, aux contours nets et fermes, parce que leurs mots étaient de véritables insignes des choses, des insignes qui me semblaient comme dessinés, gravés ou enluminés, là où les autres poètes restaient conceptuels et un peu abstraits. J'ai découvert que lesdits poètes conceptuels employaient plus de mots que d'images concrètes. Ils disaient, par exemple, dans un vers, « la vie regorge de mystères », et jugeaient de tels mots suffisamment efficaces pour susciter en nous le sentiment de l'énigme de l'existence. Or il se trouve que le mot « joie », abstrait, ne peut pas à lui seul causer une sensation de joie chez le lecteur, pas plus que le mot « tristesse » ne suffit à suggérer, chez le lecteur qui n'est pas triste, le sentiment qu'il désigne. Prenons, en revanche, des vers fondés sur des images concrètes, comme ceux d'Augusto dos Anjos :

Des monstres sombres marchent sur la route
et, sur la route, parmi ces monstres je marche.



Ceux-là, oui, donnent une idée, par le truchement d'une image concrète et puissante, de la sombre énigme qu'était la vie pour ce grand poète de la Paraíba. Disons d'ailleurs au passage que toute la poésie d'Augusto dos Anjos est ainsi émaillée d'images concrètes, chargées de sens et qui presque toutes expriment, avec un mélange de crainte et de fascination, la situation de l'homme face au sphinx aveugle du monde. (…)
La littérature armoriale est de la même famille et, pour cette raison, regorge de signes et d'insignes, de formes concrètes qui l'apparentent non seulement à ces monstres sacrés de la poésie, mais aussi à la gravure, à la tapisserie, à la sculpture et à l'héraldique armoriales, toutes traversées par un esprit épique emblématique du peuple brésilien et de son art.
(…) Le même phénomène se retrouve dans ce beau et fort roman qu'est Bernarda Soledade – Tigresse du Sertão. La prose âpre et puissante de Carrero tantôt brille comme un cristal de quartz frappé par le soleil – comme aimait à le dire mon maître Euclydes da Cunha –, tantôt rappelle un écu d'armes au blason orné de pièces enluminées, émaillées ou brodées sur une tapisserie. (…) Sa prose rappelle par moments les statues de bois et les images de nos fabricants d'objets de piété – ou, à un autre niveau, de nos sculpteurs armoriaux, toujours très attirés par les martyrs comme saint Sébastien ou Antônio Conselheiro. Certains passages donnent l'impression d'être non seulement écrits, mais aussi taillés au canif, en faisant surgir du bois, à chaque encoche, le rouge du sang. (…)
À d'autres moments, toujours comme sur un tableau ou une tapisserie, apparaissent de vraies images d'étendards, de bannières ou d'oriflammes, images qui peuvent paraître « médiévales » à certains, mais dont nous autres, Nordestins et armoriaux, savons qu'elles tirent bien davantage leur origine des étendards utilisés dans les spectacles populaires du Nordeste et que c'est ainsi qu'elles rejoignent, sous une forme typiquement brésilienne, certaines valeurs et figures médiévales encore vivantes ici.
Cette erreur-là, d'ailleurs, mérite d'être corrigée : les intellectuels des classes moyennes urbaines nous reprochent de chercher, en matière d'art, à « restaurer le Moyen Âge », ce qui, convenons-en, serait une belle sottise de notre part, car il s'agit d'une ambition aussi ridicule qu'irréalisable. Les aspects qu'on considère comme médiévaux dans notre théâtre, notre poésie, notre roman, notre musique, notre tapisserie, notre gravure armoriaux sont issus de ce que le peuple pauvre du Brésil, y compris dans les grandes villes comme Recife ou Rio de Janeiro, a de médiéval. Ceux qui affirment que le Brésil n'a pas connu de Moyen Âge  se bornent à voir le temps chronologique. Mais ceux qui savent ce qu'est le temps réel se rendent parfaitement compte que nos XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ont beaucoup ressemblé au Moyen Âge, surtout, mais pas exclusivement, dans les régions rurales et, parmi celles-là, dans le sertão plus qu'ailleurs. Il est vrai que notre moyen âge a eu ses caractéristiques propres, mais c'est aussi valable pour le Moyen Âge  européen, où, malgré une certaine unité d'ensemble, il est possible de faire des distinctions entre le moyen âge allemand, par exemple, et l'ibérique. Ce dernier, d'ailleurs, s'est tellement prolongé que les pièces d'un dramaturge comme Gil Vicente, qui chronologiquement parlant se situe à la charnière de la Renaissance et de l'ère baroque, entretiennent des liens beaucoup plus étroits avec ce que le peuple portugais avait conservé de profondément médiéval.
Quoi qu'il en soit, le fait historique à l'origine de la culture brésilienne présente de grandes similarités avec celui qui a eu pour conséquence la formation de la culture médiévale ibérique. Là-bas, ce sont les peuples appelés « barbares » qui, en réinterprétant et recréant la culture gréco-romaine, ont inventé la culture médiévale. Ici, ce sont les peuples noirs et rouges – significativement considérés eux aussi comme des « barbares » – qui, en recréant la culture du baroque ibérique (une culture presque entièrement médiévale, comme je l'ai déjà dit, surtout dans sa dimension populaire), ont donné naissance à la culture brésilienne, laquelle – surtout dans sa dimension populaire – conserve un noyau lié à ce que, faute de meilleur mot, nous appelons le médiéval.
On comprend donc que notre attitude armoriale vis-à-vis de cette culture – la plus pure et la plus vigoureuse expression du peuple brésilien – n'a rien de naturaliste, ni de néo-naturaliste comme celle des romanciers des années 30 adeptes du régionalisme sociologique, pas plus qu'elle n'est comparable à celle des romantiques, ces idéalistes sentimentaux et nostalgiques qui prétendaient ressusciter le passé médiéval et n'ont fait, dans la grande majorité des cas, que le falsifier.
Ainsi, lorsque Carrero donne à l'un des héros de son roman le nom d'Anrique – beaucoup plus fort que Henrique, sa forme habituelle –, ce n'est pas parce que Gil Vicente avait ainsi baptisé le gentilhomme de sa Barque de l'enfer, mais par référence à la manière médiévale de prononcer ce nom dans le Sertão nordestin, où survivent encore, considérées comme fautives par les « érudits », tant d'expressions issues du plus pur portugais médiéval.
(…) Mes mots ne parviendront jamais à dévoiler le secret de Carrero. Nous ne pouvons, en littérature, qu'effleurer le mystère, surtout dans le cas d'un roman aussi fort, aussi beau et aussi singulier que celui-ci. Et voilà pourquoi, plutôt que d'en rester à des considérations purement théoriques, il vaut mieux s'immerger dans l'univers étrange et poétique de cette œuvre dont le titre, aussi beau que son contenu, s'il ne dévoile pas le secret de l'auteur, le recèle peut-être déjà tout entier, raison pour laquelle il constitue, en soi, la meilleure conclusion à tout ce que je viens de dire : Bernarda Soledade – Tigresse du Sertão.

Consultez l’interview de Paula Anacaona pour le blog Etudes Lusophones sur : http://etudeslusophonesparis4.blogspot.fr/2012/10/les-marginaux-moteurs-de-la-culture.html




[1] Préface à l’édition de 1975. Traduction de Hubert Tezenas
[2] Paru en français sous le titre La Pierre du Royaume, ed. Métailié, 1998.            

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