sexta-feira, 15 de novembro de 2013

A la poussière tu retourneras…..



Rencontre avec l’écrivaine Ana Paula Maia
autour de son roman Charbon animal aux éditions Anacaona

En présence de sa traductrice et éditrice Paula Anacaona

Le jeudi 21 novembre
à 18h00 – Amphithéâtre CHEAUNU

Centre universitaire Clignancourt
2, rue Francis de Croisset 75018 Paris
Métro : Porte de Clignancourt

Trois hommes dans une ville minière au Brésil. Un pompier, un employé dans un crématorium, un mineur. Entrer dans un immeuble en feu, défoncer des portes à la hache et sauver des vies. Brûler des corps à 800°C et les passer au broyeur. Travailler dans une mine à deux cents mètres de profondeur et ne connaître du soleil que l’aube et le crépuscule. Des hommes qui ont le courage de tout faire, compétents mais ignorés. Des anti-héros invisibles, aux échecs plus nombreux que les succès. Excaver du charbon végétal ou transformer des corps en charbon animal. Ici, les professions sont violentes et emprisonnent. Confrontés quotidiennement à la mort physique et matérielle, ces travailleurs ne ressentent ni tristesse ni solitude. Ils vivent, du mieux qu’ils peuvent, et apprennent à orienter leur regard là où la misère est moindre.

Née à Rio de Janeiro en 1977, Ana Paula Maia publie d’abord des nouvelles à partir de 2003 puis son premier roman en 2007. Charbon animal est son premier livre publié en France.

Le feu est la seule chose qu’il aime affronter
Extrait du 1er Chapitre

À la fin, tout ce qu’il reste, ce sont les dents. Elles seules permettent d’identifier qui vous êtes. Le meilleur conseil à vous donner, c’est de préserver vos dents plus que votre dignité, car la dignité ne dira pas qui vous êtes – ou qui vous étiez. Votre profession, votre argent, vos papiers, votre mémoire, vos amours, ne serviront à rien. Quand le corps se calcine, les dents préservent l’individu, sa véritable histoire. Ceux qui ne possèdent pas de dents deviennent moins que des misérables. Ils sont réduits à du charbon et des cendres. Rien d’autre.
Ernesto Wesley risque sa vie en permanence. Il se jette dans le feu, traverse la fumée noire et épaisse, avale une salive au goût de suie et est capable de reconnaître le matériau des meubles de chaque pièce au crépitement des flammes.
Il s’est habitué aux cris de désespoir, au sang et à la mort. Quand il a commencé à travailler, il a découvert, dans sa profession, une sorte de folie et de détermination à sauver l’autre. Il ne se considère pas comme un héros du fait de ses actes de bravoure. Mais à la fin de la journée, il s’en souvient encore. C’est la tentative de préserver un espoir de vie quelconque, quelque part, qui le motive à se lever tous les jours pour travailler.
Ses échecs sont plus nombreux que ses succès. Ernesto a compris à quel point le feu est traître. Il surgit silencieusement, se propage partout, supprime toute trace et ne laisse que des cendres. Tout ce qu’une personne construit et montre orgueilleusement est dévoré d’une flambée. Tout le monde est à la portée du feu.
Ernesto Wesley n’aime ni les accidents de la route ni les accidents aériens. Il n’aime pas le fer tordu, et encore moins le scier. La scie mécanique le déstabilise. Lorsqu’il scie en deux le fer, le tremblement de son corps lui fait perdre pendant quelques instants la sensibilité de ses mouvements. Il se sent rigide, comme un automate. La moindre erreur est fatale. Dans sa profession, un individu qui commet une faute devient maudit, condamné. Il doit risquer sa vie en permanence. C’est pour cela qu’il est payé. C’est à cela qu’il sert. Il a été formé pour sauver et quand il échoue, les yeux déçus des autres réduisent son honneur en poussière.
Le feu est la seule chose qu’il aime affronter. Éviter les hautes flammes, fuir la violence de l’incendie lorsqu’il trouve un oxygène abondant. Se traîner sur le sol qui crisse sous le ventre, sentir la chaleur traverser l’uniforme, se protéger de la chute d’une plaque d’enduit ou de l’écroulement d’un étage, voir les fils qui pendent et les murs qui s’effondrent. Le crépitement des flammes chronométrant son temps de résistance, l’instant imminent de la mort et, enfin, ce poids plus lourd que le sien sur son dos, le sauvetage d’un être qui n’oubliera jamais son visage noirci par la suie.
Ernesto Wesley est le meilleur dans ce qu’il fait, mais peu de gens le savent.
Il sourit devant le miroir des toilettes puis se passe du fil dentaire entre les dents. Il nettoie soigneusement tous les interstices et termine son nettoyage par un bain de bouche aromatisé à la menthe. Ses dents sont propres. Peu de plombages. Il a une couronne en or sur une molaire – l’alliance de sa défunte mère qu’il a fait fondre. C’est pour le reconnaître, au cas où il mourrait au travail ou dans d’autres circonstances. Avoir une dent en or est une spécificité qui facilite l’identification.

Ernesto et Ronivon sont deux frères qui vivent dans une petite ville minière du Brésil. Le premier est pompier, « le feu est la seule chose qu’il aime affronter », et il le fait naturellement, pourrait-on dire : adolescent, il a sauvé un de ses frères d’un des incendies qui ont touché leur maison. C’est peut-être de là que vient sa vocation. Le second n’a trouvé comme métier que d’incinérer les nombreux corps qui échouent au crématorium. Ana Paula Maia décrit leur vie quotidienne dans un style documentaire qui se révèle plutôt trompeur : sous la froideur assumée d’un texte distancié, affleure une sensibilité qui se cache pour mieux se diffuser et n’en être que plus forte. Ce qu’elle nous montre, ce n’est pas que l’horreur ordinaire, c’est surtout la condition de ces quelques personnes qui parviennent à vivre malgré tout. Ils sont soumis aux petites contrariétés (la voisine qui se plaint des dégâts commis par la chienne d’Ernesto) comme aux grands drames humains (un coup de grisou au fond d’une mine de charbon ou la désincarcération d’un blessé dans un accident de la route). Il n’y a pas de hiérarchie soulignée dans ces tracas, et il en est de même pour les rapports humains : la chienne n’a pas moins d’importance pour Ernesto qu’un collègue croisé chaque jour.

La force énorme du livre vient bien de la façon de faire d’Ana Paula Maia, ce contraste entre la froideur des mots et des phrases (une froideur qui s’applique, paradoxalement, au feu et à ses conséquences) et la réalité des hommes, de leur corps et de leur esprit. En effet, si tout ce qui est dit a un rapport direct avec le corps, ses blessures, son avenir, après la mort, l’auteure ne parle en réalité que de l’esprit (de l’âme ?). Ce qu’elle dit ne peut donc que nous atteindre directement, nous laisser ébahis devant tant de talent.
Christian ROINAT

Ana Paula Maia. Charbon animal, traduit du portugais (Brésil) par Ana Anacaona, éd. Anacaona, 137 p.

Pour plus d’information consultez le site des Editions Anacaona sur : http://www.anacaona.fr/

Consultez l’interview de Paula Anacaona pour le blog Etudes Lusophones sur : http://etudeslusophonesparis4.blogspot.fr/2012/10/les-marginaux-moteurs-de-la-culture.html









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