segunda-feira, 22 de abril de 2013

Le toit et le violoniste

Marc Chagall, Le violoniste bleu, 1947

Le toit et le violoniste

Não há escolha: estamos presos ao livre-arbítrio
I. B. Singer

Sale juive!
Moi, qui ne m'étais jamais vraiment rendue compte de qui j'étais − parce qu'une petite fille de neuf ans n'a que neuf ans −, je suis devenue d'une minute à l'autre juive mais aussi sale − la rage qui sortait de la bouche de Paula rendait les deux mots équivalents. Je suis restée là, immobile, figée, à regarder la petite fille qui soudain avait une voix si catégorique qu'elle ressemblait à celle de la vérité. Sans le savoir, elle et moi, nous obéissions aux anciennes traditions. C'était un savoir inné chez les gens mauvais. La haine brillant au point de siffler au tréfonds de ses yeux noirs, Paula répéta l'injure, d'une voix traînante, en la scandant :
- Sa-le-jui-ve !
C'est alors, qu'au fond de moi, pour la première fois, s'ouvrit une violente blessure, saignante, une hémorragie de rage et de souffrance trop grande pour l'esprit d'une petite fille. Et l'enfant que j'étais trouva encore la force de prendre une posture insolente, les deux mains à la taille, et eut encore l'instinct de rétorquer :
- Et toi tu es une imbécile. Et une idiote.
Voilà, j'obéissais tout comme elle aux anciennes traditions - selon ma loi du talion, être imbécile et en plus de cela être bête c'était pire qu'être sale. Et la fureur avec laquelle je l'insultai inaugurait en moi un nouveau sens pour la vérité, celle dont moi aussi je pouvais être l'auteure.
Je ramassai la poupée qui était par terre, elle était décoiffée. Je peignai de mes doigts sa frange toute blonde, toute symétrique. Cela me blessait que ma Suzi soit l'innocent point de départ d'une dispute. Je tournai le dos à Paula et sa sale maison en bois peinte en bleu, puis je gravis deux par deux les marches de la résidence. Je poussai avec rage la porte de service de notre appartement qui était toujours ouverte.
C'était elle la sale. Et toute sa famille. Et ses enfants, ses petits-enfants et les arrière petits-enfants qu'elle aurait un jour.
Depuis le décès de mon grand-père et depuis qu'elle était venue habiter avec nous, sa pose était toujours la même, quoi qu’elle fît. Assise sur le bord du canapé, les pieds parallèles, le coude sur le genou, le menton posé sur la paume de la main.
Pendant ces heures-là, le regard de ma mamie se perdait au loin, ses yeux bleus ne bougeaient plus, ils étaient fixes, comme quelqu'un qui se remémore des souvenirs fossilisés depuis des lustres. L'immobilité de ces instants était toujours entrecoupée par un long, long soupir qui se finissait par un "Oi, veis is mir", la lamentation des Juifs dans tout l'univers. "Pauvre de moi" se plaignait-elle. Comme tout cela était triste.
Dans le salon, je la trouvai dans la même position, s'arrêtant dans une lamentation qui remontait à des temps anciens. Je me suis assise à côté d'elle sur le canapé. J'ai fait la moue pour lui raconter
-      Mamie on m'a traitée de sale juive.
Elle qui n’avait jamais connu la perte d’un objet précieux me regarda étonnée.
- Qui ça ?
« Qui » était une question au sens large. Elle pouvait aussi bien signifier « pourquoi ?». Je répondis, encore meurtrie, que Paula, la petite fille qui habitait au numéro 304, voulait que ma Suzie soit la bonne lorsqu’on jouait à la poupée. Grand-mère qui flairait de loin les dispositions hiérarchiques mal intentionnées, proféra une insulte en yiddish. Elle dit doucement pour que je comprenne :
- Tu es la petite fille la plus propre de la planète, c’est elle qui est mishigne. Tu as compris ?
Selon mamie Paula était folle – dit dans son ancien dialecte, l’insulte avait plus de force. Le monde venait de se réorganiser, les terribles histoires que j’avais toujours entendues prenaient tout leurs sens. Serrant ma Suzi dans les bras je posai ma tête dans le giron de ma mamie, respirant le parfum de la petite fleur de jasmin – la petite attention que la propriétaire de la maison d’à côté lui offrait tous les matins et que, coquette, elle gardait toujours dans son soutien-gorge.
Elle passait ses doigts noueux dans mes cheveux, aussi bouclés que les siens : elle faisait et défaisait une tresse à partir d’une mèche bien séparée. Je devinai à ses soupirs répétés qu’elle était angoissée – au point qu’elle raconta à nouveau cette histoire de cosaques à cheval armés de sabres. Il aurait mieux valu que je ne lui racontasse pas notre dispute : la pauvre, cela lui rappelait de douloureux souvenirs. Je ne voulais pas qu’elle souffre.
Moi aussi je faisais et défaisais une tresse dans les cheveux de Suzi. En un soupir qui interrompit la tendresse que je portais à Suzi, j’étais le reflet de ma mamie : je détestais autant Paula que mamie détestait les cosaques.

Extrait de "Le toit et le violiniste" de Cintia Moscovitch
in Arquitetura do arco-íris

Traduit du portugais du Brésil par les étudiants de la 1ème année LLCE - portugais avec l'appui de Fernando Curopos.

Lisez   la nouvelle  de Cintia Moscovich en portugais sur le website de l'écrivain :  Cintia Moscovich

Consultez  l'interview de l'écrivain pour le blog Etudes Lusophones sur le lien : Um dedo de prosa com Cintia Moscovich

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