quinta-feira, 10 de janeiro de 2013

On ne se taira pas!

© Sandra Bernardo

Santa Filomena, le quartier de la honte !

Morgane Masterman*


Cet article a été rédigé le 10 janvier.
Des démolitions sont susceptibles d’avoir lieu demain ou dans les prochains jours, j’essaierai de faire suivre des actualisations régulières.


Ils vont arriver d’un jour à l’autre. Tous les jours, depuis mon petit coin de Bretagne, j’attends les nouvelles. Jusqu’ici, pas de nouvelle. Bonne nouvelle ! Mais jusqu’à quand ? La mairie d’Amadora a promis de revenir début janvier poursuivre les expulsions forcées, suivies de la démolition immédiate des maisons du quartier de Santa Filomena. Une bonne partie du quartier n’est déjà plus que gravats et, d’après les sources officielles, ce n’est qu’une question de semaines avant que le reste ne produise.
Je reprends depuis le début pour ceux qui n’ont pas suivi.
© Sandra Bernardo
La deuxième moitié du XXe siècle, au Portugal, est déterminante pour comprendre la situation du logement dans ce petit pays du bout de l’Europe. Après presque un demi-siècle d’une dictature, savamment, ruralisante (mais ne me lancez pas là-dessus sinon on en a pour des heures !), on assiste à un exode rural massif après la double chute : Salazar de sa chaise puis Caetano du pouvoir. Les populations rurales affluent vers les villes, en particulier vers Lisbonne et Porto, en quête de travail et d’une vie meilleure. Seulement voilà, un tel afflux est difficilement résorbable en peu de temps et malgré les efforts de construction et d’organisation d’alternatives, de nombreux Portugais se retrouvent en situation de mal-logement, dans le meilleur des cas. Bon nombre de ces nouveaux urbains se voient donc obligés de trouver eux-mêmes une solution à leur problème et ont recours à la construction illégale. Au cours des années 1970 au Portugal, 30% des logements construits le sont sans autorisation et ne sont pas inscrits au cadastre. Les bidonvilles sortent de terre comme des champignons.
© Sandra Bernardo
Jusqu’à la seconde moitié des années 1990, la forte croissance du Portugal attire un grand nombre de travailleurs issus des PALOP (Pays Africains de Langue Portugaise), qui se concentrent en particulier dans les zones métropolitaines de Lisbonne et de Porto et répondent à la forte demande en main d’œuvre à bas prix. Les faibles revenus de ces travailleurs étrangers, alliés à une difficulté d’accession à la propriété et aux limitations de l’offre publique, les maintiennent dans les marchés de location et sous-location privée, voire la cohabitation avec des proches ou moins proches, les bidonvilles et autres logements précaires.
Santa Filomena est l’un de ces bidonvilles, construit dans les années 1970 et au sein duquel les travailleurs africains ont peu à peu remplacés les familles portugaises qui ont pu accéder au marché du logement (social ou classique) et quitter le quartier. Une habitante de Santa Filomena m’a raconté que lorsqu’elle est arrivée dans les années 1970, les maisons étaient encore des cabanes en bois. Petit à petit, les planches ont été remplacées par des briques, et aujourd’hui ce sont des maisons, avec l’eau, l’électricité et parfois Internet, que la mairie d’Amadora veut raser. La plupart des hommes travaillent ou ont travaillé dans le bâtiment, les femmes font des ménages. Enfin, pour ceux et celles qui ont un emploi. A l’époque d’abondance où le travail dans ces secteurs ne manquait pas, le savoir-faire appris sur les chantiers a permis de troquer le bois pour les briques grâce à l’entre-aide  des uns et des autres. Les habitants et habitantes les plus anciens aiment raconter comment ils ont construits leur maison avec leurs propres mains, portant sacs de sables et tas de brique sur la tête, allant chercher l’eau à la fontaine de l’autre côté du quartier.
Face à l’ampleur de ces situations de mal-logement, l’état portugais a fini par passer à l’action. En 1993, le Programme Spécial de Relogement (PER) est mis en place pour éradiquer les bidonvilles. Un grand recensement est effectué et des quartiers illégaux entiers sont rasés, leurs habitants relogés. Les divers problèmes liés à ces relogements plus ou moins bien ficelés mériteraient eux aussi un article mais pour l’instant on n’est pas là pour chipoter. Enfin si, mais pas en détail alors j’y vais par mots-clés : situations d’exclusion dues à la création de ghetto, éclatement des réseaux de solidarité créés au sein des quartiers, relogement à plusieurs heures du lieu de travail, logements sociaux pas toujours folichons… Vous voyez le tableau. Mais tout de même, entre 1994 et 2005, 31000 logements sont construits sur les 35000 prévus et 35000 logements précaires sont détruits en l’espace d’une douzaine d’années. En 2009, le taux d’exécution global du PER était de 70%. La réalisation concrète du programme étant de la responsabilité des municipalités, Amadora pose problème, puisqu’en 2008, son taux d’exécution n’était que de 38%. D’autres programmes sont mis en place pour résoudre le problème des bidonvilles, comme le PER-Familias (PER familles) ou le Programa de Retorno (programme de retour) mais de nombreux quartiers aux conditions de vies indécentes subsistent.
© Sandra Bernardo
Santa Filomena est l’un de ces quartiers, encore nombreux, auxquels le PER a pris son temps avant d’arriver. En effet, c’est en 2012 que la mairie d’Amadora commence à s’y intéresser de manière intensive. Réunions avec les habitants, relogements, promesses de relogement, démolitions… Seulement, un gros problème se pose : la mairie s’acharne à s’appuyer sur les données du recensement de 1993. Ceux qui n’étaient pas là au moment du recensement ou qui, pour quelque motif que ce soit, se sont vus radier de la liste, n’ont droit à rien.
Au printemps de 2012, les premières maisons de « non-relogeables » ont commencé à tomber. Quelques-uns sont expulsés par la force, d’autres cèdent à la pression psychologique effectuée par les travailleurs sociaux municipaux et quittent leur maison, bon gré mal gré. Après maintes stratégies d’intimidation, de persuasion, de manipulation, etc, la municipalité passe finalement aux choses sérieuses le 26 juillet 2012. En l’espace de deux jours, les habitants d’une dizaine de maisons, soit plus d’une vingtaine de personnes dont des enfants et des personnes invalides ou souffrant de maladies chroniques, sont jetés dehors par des dizaines de policiers armés jusqu’aux dents et pas franchement compatissants. A certain(e)s de ces délogé(e)s, il sera promis un relogement sous trois semaines. A ce jour, aucun n’a été relogé. Leurs affaires ont été stockées dans des hangars de la mairie, ayant, au passage, été endommagées, jetées sur le trottoir ou tout simplement volées.
Après un petit temps d’accalmie et malgré la condamnation des expulsions par le Haut-Commissariat pour les Droits de l’Homme de l’ONU, le Conseil de l’Europe, Amnesty International et un certain nombre d’individus et d’organisations à l’échelle nationale et internationale contactés par le collectif Habita, la municipalité d’Amadora a décidé de poursuivre son programme comme si de rien était. Secondées, cette fois-ci, par des représentants de l’ACIDI (Haut-Commissariat pour l’Immigration et le Dialogue Interculturel) et l’Ambassade du Cap-Vert, les assistantes sociales d’Amadora ont repris le rythme des réunions individuelles avec les habitant(e)s dans le but de les faire abandonner leurs maisons. A noter que jamais un ou une habitant(e) n’a pu obtenir une proposition écrite ni même entrer accompagné(e). La résolution doit apparemment se faire au cas par cas et tant l’ACIDI comme la mairie et l’IHRU (Institut du Logement et des Réformes Urbaines) restent muets face aux demandes de rendez-vous de la Commissions des Habitants et Habitantes ou n’importe quelle association.
© Sandra Bernardo
Le 19 novembre, tôt le matin, 22 personnes ont été délogées dans une grande violence. Une personne a dû être hospitalisée. Ce sont une majorité d’enfants et de personnes âgées qui ont perdu leur toit sans même pouvoir récupérer quelques affaires avant qu’elles ne soient emportées. A certaines familles, on a proposé deux semaines dans une pension. Une habitante, mère célibataire de quatre enfants, a préféré la rue quand elle a vu l’état d’insalubrité de ladite pension. Une mère de deux enfants, délogée le 27 juillet, avait eu la même réaction. Ces habitants et habitantes récemment délogé(e)s sont allé(e)s faire une visite à l’IHRU, qui n’avait jamais daigné répondre à leurs sollicitations. Désespérés, ils sont restés à l’intérieur ou devant le bâtiment jusque dans la soirée avec des membres du collectif Habita et de la Plataforma Gueto. Personne ne les a reçus, hormis la police qui a fini par les faire partir.
La Commission d’Habitant(e)s et le collectif Habita ne baissent pas les bras. Une cellule psychologique a été mise en place pour les personnes ayant perdu leur maison ou risquant de la perdre. En décembre, une soirée dîner-film-débat sur les thèmes de logement a été organisé, ainsi qu’un repas de Noël qui a rassemblé les délogés, les délogeables et des personnes de l’extérieur, afin de rendre une peu de joie au quartier, montrer et renforcer la solidarité. D’autres initiatives devraient suivre, les actions en justice se poursuivent et le contact avec les instances internationales reste fort… La mairie d’Amadora n’a qu’à bien se tenir, mais c’est avec une certaine appréhension que le mois de janvier débute, puisque la municipalité a promis de revenir finir le travail dans les prochains jours.
© Sandra Bernardo
Les visages sur les murs de Santa Filomena ne sont plus. Le street-art est éphémère, mais quand même... Je repense aux paroles d’Ana, une habitante peu épargnée par la vie, qui m’avait ouvert sa porte un après-midi d’octobre : « La mairie dit qu’on a les moyens d’aller ailleurs, ils sont fous ! T’as vu comment ils nous traitent, tu crois que c’est agréable de vivre au milieu des décombres ? Regarde autour de toi : tous ceux qui avaient les moyens de partir, ils sont partis. Ceux qui restent, c’est ceux qui n’ont vraiment rien, nulle part où aller. On n’a rien à perdre, alors, il faut pas qu’ils s’attendent à ce qu’on parte de nous-mêmes ! » On en a perdu des batailles, c’est vrai et la guerre n’est pas finie, ça c’est sûr. Mais on se tient droits, on ne se taira pas, parce que le logement est un droit fondamental et qu’on n’a pas d’autre choix.
Cela dit, Santa Filomena n’est qu’un quartier parmi tant d’autres, ses habitant(e)s une poignée parmi des centaines, des milliers de personnes concernées. Chaque jour sans pelleteuse à Santa Filomena est un jour avec pelleteuses dans un autre quartier d’Amadora, Loures ou Cascais… Et pendant tout ce temps, pendant que les municipalités s’acharnent à essayer de cacher la poussière sous le tapis, des milliers de personnes vivant dans des conditions indécentes, des logements insalubres, sont en attente de solutions.
            Mardi 10 janvier : ça y est, la nouvelle vient de tomber : des expulsions sont prévues pour demain, dont potentiellement trois familles n’ayant pas le droit au relogement. Chacune de ces familles comporte au moins une personne sans emploi et au moins un enfant. Aucune n’a d’alternative de logement. A suivre…


Pour plus d’informations :
Une belle vidéo réalisée par SMOH pour Echanges et Partenariats : http://vimeo.com/54569104
Un excellent article par Mickaël Cordeiro de Oliveira : http://etudeslusophonesparis4.blogspot.fr/2012/11/a-arte-nunca-e-inutil.html
Mes articles précédents sur le site des volontaires Echanges et Partenariats : http://emi-cfd.com/echanges-partenariats/?author=16
Le site du Collectif Habita : http://www.habita.info/
La page de la Plataforma Gueto, où vous trouverez un album regroupant les photos des démolitions : https://www.facebook.com/media/set/?set=a.317489761698853.73237.276796509101512&type=3


*Après l'obtention d'une licence en traduction anglais et allemand, Morgane Masterman s'est tournée vers les pays de langues portugaise avec un master en LLCE Études Romanes qu'elle a consacré à l'étude de l'auteur lisboète Mário Dionísio. Juste après la validation de ce master, elle est partie pour Lisbonne envoyée par l'AITEC (Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs) en tant que volontaire au sein de l'UMAR (União de Mulheres Alternativa e Resposta) et du collectif Habita (collectif pour le droit au logement et le droit à la ville).

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