quarta-feira, 25 de abril de 2012

les mystères du mal


Heloneida Studart, Le bourreau
François Prost[1]


Le roman Le bourreau de l’écrivaine brésilienne Heloneida Studart[2] s’ouvre sur la vision d’une héritière, un abandon d’enfant et une scène de torture à mort, pour se clore sur un massacre gratuit et un gouffre de folie. C’est le sang, divinisé par les puissants de la terre, ignoré de la filiation du bâtard, dégoulinant du supplice de l’opposant, contaminé par la rage du damné, qui, par une terrible ironie, irrigue inlassablement, de part en part, les 345 pages de ce roman époustouflant, situé pour l’essentiel sur le sol brûlé et assoiffé du Nordeste brésilien, où le feu du ciel s’allie à son silence pour abandonner toutes les créatures à leur malédiction.
Une quinzaine d’années avant d’écrire Les huit cahiers, roman de femmes, soumises ou rebelles, et roman du rapport mère-fille(s), HS s’était glissé dans la peau d’un homme, enfant abandonné hanté par la figure absente et inconnue de sa mère, et devenu tortionnaire professionnel, consciencieux rouage sans états d’âme d’une machine à broyer les corps et les esprits (dictature qui sévit au Brésil de 1964 à 1985). L’exercice de son activité occulte conduit le protagoniste, loin de sa ville de Rio, de ses habitudes et de ses certitudes, à côtoyer le monde clos et suffocant de l’aristocratie d’un Nordeste déroutant, anachronique, gorgé de superstitions et peuplé de fantômes. Son chemin d’ange de la mort, ainsi tracé depuis son « pacte avec le diable » (p. 241), croise alors à Fortaleza celui d’une énigmatique jeune femme qui deviendra pour lui l’agent exécuteur des volontés du destin, dans un étourdissant retournement des rôles de victime et de bourreau. Autour du personnage principal, gravitent des comparses qui portent la même malédiction de cette maladie sans remède qu’est l’amour brisé, trahi ou impossible, et toutes ces trajectoires, d’abord autonomes et prisonnières de leur solitude, en viennent à converger selon une commune ligne de fuite, celle d’un pèlerinage, hallucinant et halluciné, à travers le quasi-désert infernal du sertâo, chaque pèlerin guidé sur son chemin de croix par une même volonté d’ « échapper à soi-même » et en même temps d’aller à « la rencontre de son destin » (p. 332-333).

« Aucun sentiment n’est ardent comme celui d’un fils pour sa mère »
 (p. 241)

L’axe principal du roman est donc la quête, inlassablement poursuivie par le héros (ou anti-héros), d’une mère qui l’a abandonné peu après sa naissance aux mains, ou aux griffes, d’une marraine-marâtre, vieille fille aigrie auprès de laquelle il a surtout fait le double apprentissage de la cruauté : cruauté des violences subies, et cruauté de la souffrance infligée exprès à autrui ou méprisée par indifférence. Une telle ronde de mauvaises fées entourant le berceau ne pouvait que condamner le personnage à un destin de cauchemar  -- mais d’une espèce particulière, qu’on pourrait qualifier, avec la mode du temps, de « bipolaire », car à chacun de ses pôles correspond un pôle contraire.
Ainsi, son activité de quête-enquête  s’écartèle entre rêve et réalité, qui s’imposent comme la caricature, pathétique ou monstrueuse, l’un de l’autre. Son métier, si l’on ose dire, consiste à déployer tous les trésors de l’inventivité pour extirper des corps mutilés une « confession », autrement dit une vérité, en particulier l’identité de complices opposants à l’autorité ; son esprit libre de vaguer torture quant à lui la matière molle de ses rêves diurnes et nocturnes pour en façonner les traits et la personne d’une mère inexistante ; le premier saisit avec zèle les vivants pour les réduire en fantômes civils disparus anonymes dans des charniers, le second enfante à plaisir des chimères elles aussi fantômes dissipés par les vents. Le désir orgiastique, souvent évoqué, pris par le bourreau à la souffrance de ses victimes répond à l’amour inassouvi de l’enfant pour sa mère ; de la victime ravalée à une masse de chair sanglante, à la Vierge-Mère fantasmée jusque dans les détails les plus menus, c’est toujours l’être plein et complexe qui échappe, et qui échappe à celui dont, précisément, la fonction et comme la mission sont de poursuivre, d’attraper et d’extirper. Tout se brise ou s’abaisse jusqu’à se nier entre les mains de ce prétendu chasseur hors pair : la ferme bucolique cache derrière ses portes des camps de concentration, le courage et l’héroïsme des suppliciés se délitent en viscères et en trahisons, les femmes aimées ne sont que des chairs baisées vite renvoyées à leur inexistence.
Roman de la cruauté, Le bourreau dévoile avec une lucidité elle-même cruelle les impostures de la soi-disant force virile de l’autorité sanguinaire, qui se dissout ainsi en fantasme pathologique de vieux garçonnets noyés dans l’Œdipe, tout juste bons à éventrer des femmes enceintes à la place de grenouilles, et encore persuadés qu’un jour ils se marieront avec leur maman. Ce partage brutal entre la sublimation de l’image maternelle et l’abomination des comportements adultes se marque dans le rythme du texte, qui fait tout au long de son cours alterner visions d’une mère rêvée et scènes de torture ; ces dernières sont d’une dureté rendue d’autant plus insoutenable que les descriptions sont toujours lapidaires et dépourvues de tout pathos – restituant ainsi au texte la froideur technicienne de cette chirurgie de la mort :
« Sous la torture, elle se comporta comme un agneau, gémissant sans jamais crier. Je lui avais coupé l’oreille droite au ciseau : elle était tombée sur ma chaussure comme un papillon déformé. Je m’étais ensuite dit qu’il fallait agrandir ses petits yeux en amande avec une lame de rasoir (…) Elle saigna trop. Elle mourut aveugle. » (p. 8)
Mais il n’y a pas une ligne, pas un mot de complaisance gratuite dans ces évocations, qui chacune se présentent dans le texte à la faveur d’une réminiscence ou d’une analogie dans l’esprit du personnage confronté à tout autre chose : montrant ainsi à quel point cet esprit lui-même « torturé » en vient à ne plus percevoir le monde qu’à travers le souvenir de ses propres atrocités, comme il ne peut plus voir de femme qu’à travers le prisme plus que déformant de sa fixation névrotique. L’ « ardent » sentiment du fils pour sa mère est un brasier dévorant qui brûle tout – non pas un feu salvateur et purificateur, mais un foyer destructeur, une révolte promise à l’échec contre l’absence irrémédiable de la mère, où puise comme à sa source la violence méthodique et déshumanisante contre les révoltés insoumis à l’autorité patriarcale des despotes : les flaques de sang versé par le bourreau recouvrent les pollutions nocturnes de l’enfant incestueux.

« Tout le monde semblait condamné au châtiment » (p. 335)

Bien sûr, la récurrence, martelante, de telles scènes d’horreur d’un côté, de fantasmes infantiles de l’autre, serait lassante et suspecte à la longue, si leur succession ne ponctuait pas une sensible évolution, qui est celle de l’expérience et du destin du protagoniste. Carmelio  le bourreau est un damné – non pas un de ces innombrables damnés de la terre qui peuplent ce continent de misère et d’oppression, mais une âme qui a pactisé avec le diable (en la personne de son supérieur, fantoche graisseux de croisé néo-nazi confit en certitude d’immunité), et le temps vient pour lui de régler le compte qu’il a ouvert auprès du maître des ténèbres semées par lui en ce monde. En la figure de Dorinha, la femme aimée et sa victime indirecte (conséquence d’un meurtre par lui commis), s’imprimeront peu à peu les traits de la mère rêvée, donc de la Femme interdite, évoquée du néant pour hanter ses nuits et ses jours du cri de sa damnation : « Assassin ! ». Le parcours de Carmelio à la poursuite de son rêve amoureux se fait progressivement descente aux enfers, le tortionnaire pressé du fouet d’une Erinye entraînant avec elle les fantômes et les membres amputés des anciennes victimes : avec l’implacable rigueur d’une tragédie classique, le cercle infernal se resserre autour du héros, condamné à chercher dans la souffrance – non plus celle des autres, mais la sienne propre – un espoir de rédemption.
Cette tragédie donc, la principale, constitue aussi le point focal autour duquel s’en agencent d’autres, qui reflètent, répètent ou diffractent ce parcours fondamental. Le monde nordestin du Bourreau se transforme insensiblement un paysage apocalyptique rappelant Jérôme Bosch, où des hordes de démons multiformes assaillent de leurs danses macabres les victimes soumises à leurs supplices, dans un décor dont la violence et la beauté naturelles (décrites avec une rare force poétique) semblent faites pour égarer, fasciner et finalement broyer l’homme comme le serpent sa proie :
« Si la ville n’avait pas été pestiférée par le sang de Célio, j’aurais pu m’y installer définitivement. Languir dans cette clarté qui allongeait les jours, entre les murs blanchis à la chaux, l’ombre mouvante des anacardiers, la flamme rouge des bougainvillées. Là, la vie aurait été douce pour un bourreau portant un faux nom, et n’ayant pour seule tâche que d’oublier. Le temps aurait traîné dans la lumière perpétuelle, dans la trajectoire lente des pirogues, dans le crépuscule subit. La nuit tombait rapidement sous le poids des immenses étoiles. Qui sait ? J’arriverais peut-être à me faire pardonner peu à peu, sous la bénédiction de ces nuits étoilées. » (p. 313)
Comme on sait, avec des « si »… Surtout quand l’hypothèse porte sur une possibilité d’oubli, de pardon et de bénédiction, et l’annulation magique d’une souillure de sang versé qui marque précisément l’ouverture du drame. Les personnages secondaires eux aussi aspirent à cette purification d’effacement qui seule pourrait les sauver et qui seule leur est refusée ; aussi, comme Carmelio, fuient-ils aveuglés de douleur, poussés qui par la soif d’une inaccessible vengeance, qui par le mirage d’un amour impossible, qui par quelque autre passion qui est tout autant un déni et une révolte.

« Je commençais à penser qu’il existait un mystère du mal » (p. 284)

Ce monde du Bourreau est donc un monde hanté de fantômes et de démons, mais aussi de martyrs et de saints, de bigotes et de marabouts ; un monde imprégné de superstitions immémoriales, de croyances archaïques et de convictions plus fortes que la vie même et, parfois, dévastatrices comme la mort. On en ressort, en tout cas, étourdi, partagé entre la fascination et la répulsion, comme d’une plongée dans un espace où s’entremêlent toutes les dimensions de la nature, de la raison, de la foi et du surnaturel.
Ce mélange est, pour partie, le reflet d’une sociologie en mille-feuilles où se superposent les différentes strates de peuplement et se reflètent les désordres de l’histoire du continent. Fidèle, bien entendu, à ses convictions progressistes, HS dissèque avec acuité les strates d’obscurantisme (et de misère sociale) qui condamnent la population à des peurs et des pratiques moyenâgeuses, pour ne rien dire d’une insalubrité propice à l’épanouissement de toutes les épidémies rongeant l’âme comme le corps : la crédulité et l’ignorance s’allient dans le traitement des plaies infectées par application de poudre de corne d’un bœuf supposé saint, avec les effets qu’on peut imaginer. Comme elle le fera plus spécifiquement dans Les huit cahiers, HS s’attache en particulier à cette forme précise d’anachronisme moral et social qui condamne encore la femme à un statut à la fois d’infériorité, de soumission et d’impureté : tout l’être de la femme se concentre dans l’intégrité de son hymen, dont la déchirure hors mariage vaut condamnation à mort – mort au moins sociale, quand ce n’est pas physique – et qui, même dans les liens sacrés du mariage, se voit tout autant interdire le plaisir, même le désir, que nier toute volonté.
Au fond, tout ce monde est hanté par le spectre du mal : la violence et le meurtre sont réalités quotidiennes ; le péché est partout – du moins on le voit partout ; des salutations anodines aux grands conseils de famille, on n’a que bénédictions ou malédictions à la bouche ; les reliques et autres objets de superstition sont en toutes les mains, et le monde – ce monde-là – bruit aujourd’hui comme naguère des miracles confirmés ou infirmés de saints canoniques ou locaux à la protection desquels on rapporte les plus petites comme les plus grandes choses de la vie, essentiellement à des fins d’exorcisation. Étendu à cette échelle, de la séquestration de la fille perdue à la torture d’État, le mal gagne sans peine son sinistre certificat de banalité – jusqu’à s’imposer à (presque) tous dans une lumineuse évidence : « défloration récente » se traduit sans un battement de cil en « plutôt morte qu’impure » (p. 307), aussi simplement que le contestataire est fait pour être déchiqueté avant d’être jeté à la décharge après usage. L’obsession du mal et du Malin est à ce point aveuglante qu’elle rend invisible les vrais suppôts de ces derniers, et détourne la bigote de voir le sang sur ses mains qu’elle lave pourtant avec la compulsion d’une Lady MacBeth. Pour ces croyants-là, le salut de l’universelle damnation est, pour soi, dans la mortification, pour autrui, dans le supplice : même le tortionnaire-chef se croit, à l’égard de ses victimes, l’exécuteur du châtiment rédempteur.
A défaut de véritable rédemption, au moins est-il possible, dans ce monde d’une fausse luminosité, en fait étouffé de ténèbres, d’accéder à l’amorce d’une lucidité qui laisse briller une lueur d’espoir. Un pas immense est déjà franchi par celui qui se dépouille de ses illusions manichéennes, de ce simplisme meurtrier de sacristie, de salle de torture et de cachot conventuel, et commence à percevoir qu’il y a, bel et bien, « un mystère du mal » :
« Cette inspiration, qui conduit un homme à en torturer un autre, ne peut venir que d’une zone de ténèbres. » (p. 307)

« Je connais les tortionnaires. J’ai vécu parmi eux » (p. 291)

Certains personnages parviennent ainsi à briser leur gangue de mensonge et d’illusion pour atteindre une autre vision du monde. L’un de ces personnages, qui donne toute sa mesure dans les dernières pages du roman, remplit en cela la fonction de porte-parole de l’auteur, qui lui prête bien des traits de sa propre personne. C’est alors l’ultime « confession » (p. 290) recueillie par le bourreau, qui jette un jour cru sur les dessous sordide d’une société gangrenée, profondément archaïque et injuste, aux mains d’une caste recouvrant ses crimes ancestraux d’une chape d’idéologie particulièrement perverse. Le témoignage est bien sûr d’autant plus fort qu’il est avancé de l’intérieur de cette caste, tant par le personnage que par l’auteur, elle-même issue d’une grande famille de la région.
Telle sera donc la dernière confession entendue par le bourreau avant qu’il ne s’enfonce dans sa nuit de damnation. Avec juste assez de temps tout de même pour découvrir sa propre vérité :
« Je me découvrais lâche. Les cours de lutte libre et de musculation, la haine contre ma mère adoptive, la recherche éperdue de ma vraie mère, ma passion pour les chats, ma profession de tortionnaire – tout cela n’était que les différents versants d’un seul et même phénomène : la peur. J’avais eu peur toute ma vie et ces ténèbres avaient grandi en moi, s’intensifiant jusqu’à m’envahir complètement. » (p. 321)
Oserai-je confesser, à mon tour, que la réussite de ce texte magnifique, profonde réflexion sur la condition humaine, est telle, qu’il m’a fait éprouver, pour ce personnage à bien égards abominable, la sympathie (au sens premier du terme) qu’appelle l’universalité de la souffrance et de la faiblesse ? J’ai pensé, en fermant le livre, à l’invitation, lancée par Albert Cohen dans Ô vous frères humains, à éprouver même pour les bourreaux le plus sacré des sentiments : « tendresse, tendresse de pitié ».


[1] François Prost est Maître de Conférences de Latin à l’Université de Paris-Sorbonne. Contact : francois.prost@hotmail.fr. Plus d'informations sur : 
http://www.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf/prost.pdf.


[2] Traduction du portugais (Brésil) par Paula Salnot et Inô Riou, Les Allusifs, 2007, 345 p., ISBN 978-2-9228-6857-9.  Titre original : O torturador em romaria (1986)




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