domingo, 1 de abril de 2012

Alice au pays de Salazar


Rencontre avec l’écrivaine
Altina Ribeiro

Le vendredi  06 avril 2012
de 11h30 à 12h30
salle 24 (2ème étage)

Centre Universitaire Clignancourt
2, rue Francis de Croisset
75018 Paris
Métro : Porte de Clignancourt

Née le 25 septembre 1960 à São Vicente da Raia, un village situé au Nord-Est du Portugal, Altina Ribeiro et sa famille quittent leur pays natal en 1969, alors sous la dictature de Salazar, pour rejoindre la France. Entre un petit village loin de tout et une grande ville comme Paris, le choc culturel est énorme et les premières années en France sont difficiles.
Le temps passant, Altina et sa sœur s’habituent à leur nouvelle vie, la trouvant même de plus en plus attractive. Les parents, en revanche, ont beaucoup de difficultés à s’adapter à un pays dans lequel l’éducation ne correspond pas à celle qu’ils ont reçue et qu’ils souhaitent transmettre à leurs deux filles. Il en résulte un conflit de générations inévitable.

Altina débute sa scolarité française à l’âge de neuf ans, soit trois années plus tard que ses camarades. De plus, ses parents ne lui permettent pas de faire de très longues études et, à son grand regret, elle est orientée vers une formation de secrétaire à l’âge de seize ans. Son diplôme en poche, elle trouve un emploi dans un cabinet d’avocats en 1979.
Après une adolescence difficile marquée par le manque de communication avec sa famille, en 1980, Altina prend la décision de quitter les siens pour vivre sa vie. Elle rencontre Adelino en 1981, l’épouse en 1982. De cette union naissent deux enfants, Marina en 1983 et Bruno en 1989.
En 1992, elle reprend ses études, d’abord pour se perfectionner dans le domaine du droit, ensuite et surtout pour le plaisir d’apprendre. Elle obtient son diplôme de premier clerc d’avocat en 1995, ce qui lui vaut une promotion et lui ouvre les portes d’un emploi à mi-temps.
Plus de trente ans après son exil, l’envie de raconter son histoire grandit en elle et, profitant de davantage de temps libre, elle se met à écrire. C’est ainsi que son autobiographie Le fado pour seul bagage est publiée en 2005.
A la suite de cette parution, une autre déracinée, Alice Neto, qui a, elle aussi, envie de partager son parcours semé d’embuches, lui confie quelques épisodes de sa vie. C’est ainsi que la biographie Alice au pays de Salazar voit le jour cinq ans plus tard. Face à l’intérêt indéniable suscité par Le fado pour seul bagage, Altina Ribeiro travaille actuellement à la traduction de ce livre en portugais ; version qui sera prochainement adaptée pour le grand écran par la réalisatrice Anna da Palma.

Un peu de lecture

"...A l’aube du 3 avril 1963, ce fut le départ. Mon père nous embrassa toutes les trois et s’éloigna très vite, retrouvant Artur à quelques mètres de là. Un peu plus loin, ils retrouvèrent trois hommes d’un village voisin et, ensemble, ils partirent pour la grande aventure. Sur leur chemin, d’autres candidats les rejoignirent. Tous avaient rendez-vous avec le passeur.
On était au mois d’avril. Il faisait encore froid et les conditions de passage au travers des montagnes étaient terribles. Chaque jour qui passait apportait son lot de souffrances. Les réserves de nourriture n’étaient pas suffisantes. La pluie, la neige rendaient leur chemin encore plus pénible. Les hommes étaient épuisés. Ils tombaient, avaient peine à se relever. Ils étaient conduits par des passeurs qui, tantôt les faisaient monter dans des camions au milieu des animaux pour les cacher, tantôt les faisaient reprendre le chemin à pied.
C’est ainsi qu’ils franchirent la frontière entre l’Espagne et la France. Ils avançaient la nuit. Le jour, ils se cachaient dans des bergeries. Jamais ils n’ont traversé de villages. Les rivières, les sommets, les pentes se succédaient au fil des heures, au fil des jours. La nuit profonde rendait toute avancée difficile, d’autant que les hommes s’enlisaient dans la neige, s’embourbaient dans les terres moins hautes. Les heures et les jours passaient sans qu’ils sachent où ils étaient. Certains trouvaient le temps long, la fatigue insoutenable et ils demandaient, nerveux :
- Où sommes-nous ?
- Vous n’avez pas besoin de le savoir pour l’instant. L’essentiel pour vous est d’arriver à bon port.
Et ils continuèrent à marcher, à devoir se cacher, toujours dans des endroits abandonnés, sans rencontrer âme qui vive. Ils dormaient à la belle étoile dans un vent glacial ou à l’abri d’une bergerie ou d’une étable. Les passeurs se succédaient, laissant parfois les clandestins livrés à eux-mêmes :
- Surtout, ne bougez pas ! Un de mes collègues passera vous chercher.
Et ils attendaient toute une journée. Il leur arrivait même de rester près de deux jours sans voir personne, installés dans une étable avec un saucisson pour cinq. Pas de pain, pas d’eau et la peur au ventre car ils n’avaient aucune certitude de ce qui allait leur arriver dans les prochaines heures. Les réserves de nourriture s’épuisaient. Ils avalaient de la neige pour se désaltérer. L’un d’eux malade, fut abandonné dans une bergerie avec un autre compagnon, chargés d’attendre un nouveau passeur.
Le froid, la faim, la peur envahissaient les hommes et les passeurs les maltraitaient, les insultaient, les frappaient même. Ils avaient pleins pouvoirs sur ces clandestins qui étaient à leur merci. Pour les passeurs, les clandestins représentaient un moyen de gagner leur vie. Ils ne les considéraient plus comme des hommes, à peine comme des animaux.
Il y avait ceux qui souffraient, ceux qui perdaient espoir et ceux qui commençaient à regretter ce voyage. A l’angoisse de l’heure qui passe, à la peur de ne rien savoir de ce qui allait arriver, s’ajoutait la crainte, au détour d’un chemin, de rencontrer les policiers. Alors, que pouvaient-ils faire ? Renoncer, faire demi-tour et avoir fait tout cela pour rien ? Devraient-ils rentrer au village et rembourser l’argent emprunté ? La meilleure des hypothèses ! Mais il pouvait leur arriver pire encore : être reconduits à la frontière portugaise et remis entre les mains de la police. Là, des heures de torture les attendraient. On voudrait obtenir d’eux des informations pour démanteler les réseaux clandestins de passeurs. Mon père y pensait et redoutait un tel évènement..."
Extrait du roman Le fado pour seul bagage
Salazar a vomitar a Patria, Paula Rego, 1960

"...Très peu espéraient s’enrichir, mais tous aspiraient à une vie plus digne qui leur était refusée dans leur pays. Le Portugal assista alors à une grande vague d’émigration, en très grande partie clandestine et rurale, qui vida des villages entiers dans le plus grand secret et la peur au ventre. En effet, non content d’opprimer le peuple, le régime interdisait à ceux qui désiraient chercher une vie meilleure en dehors des frontières, de les franchir. Malgré cette interdiction, la nation dut faire face à un dépeuplement massif de régions entières.
 Au malheur de se voir séparés de leur famille et de leur pays, s’ajouta le fait que les candidats au départ durent supporter l’exploitation brutale des réseaux clandestins de passeurs chargés de les conduire aux différentes frontières. Le risque était important car la fuite était considérée comme un crime et punie comme tel par le gouvernement qui tenait à maintenir l’isolement politique et culturel de son peuple. Le régime salazariste désirait également conserver cette précieuse main-d’œuvre bon marché, avantageant les riches industriels qui soutenaient le pouvoir en place. Étaient également précieux les jeunes soldats dont le pays avait besoin pour la sauvegarde de son vieil empire colonial. Toutes ces raisons conduisirent le gouvernement à fermer les frontières et les Portugais à tenter de les franchir illégalement..."
Extrait du roman Alice au pays de Salazar


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