quarta-feira, 18 de maio de 2011

Séminaires doctorants : Sophia de Mello Breyner Andresen et Carlos de Oliveira

La maison déclive, Finisterra de Carlos de Oliveira et les figurations de la décadence
Paul Ndour, doctorant Université de Paris-Sorbonne
                       
Saudades do Carlos de Oliveira, Oleo de Mario Dionisio,1988
Poser la problématique de l’art engagé et son applicabilité dans le champ littéraire du Portugal de la dictature salazariste (1926-1974) procède de prime abord d’un questionnement à multiples articulations. Il s’agit d’abord de s’attacher au décalage chronologique qui rend nécessaire une analyse socio-psychologique des écrivains et favorise  « une approche non déformante » de leur discours. (A. Margarido, 1984). Il faut également considérer le décalage subjectif qui oblige l’interprète à débusquer dans le texte de surface consenti, les manifestations d’une conviction noyée par la censure (complexe de l’iceberg, C. de Oliveira, 1972). On restera attentif enfin au traditionnel décalage cognitif par lequel le réel en constante mutation distance sa représentation mimétique. Pour ces raisons, toute interprétation ne se fera que « de fora » puisqu’interrogeant une réalité farouche en elle-même, à travers une médiation  narrative soumise à une triple ambigüité. En effet, au codage sémantique, ces belles dérives réalistes selon H. Mitterand, (1998) s’ajoute la conditionnalité de l’expérience noétique de l’énonciateur (A. Rabatel, 2004) et celle du propre narrataire. Alors, Quod est veritas ? Chez C. de Oliveira, toutes ces incertitudes produisent l’inquiétude fondamentale portée par le récit autoréférentiel de Finisterra (1978). Ce dernier roman de l’auteur,  apparaît  à maints égards, comme un défi répondant aux tensions évoquées. Pour Gastão Cruz, “a diferença entre o Carlos de Oliveira de Finisterra e de antes de Finisterra, (...) reside em que, na primeira fase, ele procura captar o rigor, a geometria do real, enquanto na segunda tenta produzir esse rigor, essa geometria” (G. Cruz, 1999). Cette œuvre nous donne à voir, en effet, le surgissement d’une temporalité chavirée dont les remous ramènent à la surface une société fossilisée et mnémonique. Le texte expose l’actualité passée d’une maison en ruines (son futur anachronique) et crée ce que Manuel Gusmão appelle « nœud temporel » (Gusmão, 2009).  Pour se prémunir contre la menace extérieure un homme se réfugie dans les bas-fonds de sa double  maison (temps et espace) tandis que  (sa) la femme et son (l’) enfant entreprennent de domestiquer le réel au moyen de simulacres (V. Viçoso, 1991). Nous sommes loin du « conditionnalisme » néo-réaliste de type positiviste, et proches d’une relecture quasiment intimiste des rapports entre l’individu et son milieu. Loin d’une sotériologie néo-réaliste (en dépit de l’argument d’un confinement symbolique de son discours dans le dessin infantile (R. M.Martelo, 1998)) et proches d’un « paysage métaphysique » (Ponge, 1980) ouvrant sur une géomancie tragique. Les écrivains de la génération de Presença ont largement développé une critique d’orientation esthétique qui a enfermé la prose néo-réaliste dans une lecture politique. La notion d’intériorisation anesthésique des problèmes sociaux ( J. Régio, 1944) infère un cheminement centripète dans lequel la pratique, d’un narcissisme politique totalitariste trouvait un naturel écho. Pourtant, cette forme de quiétisme, aux antipodes de l’idéal interventionniste du néo-réalisme littéraire cadre paradoxalement bien, avec la personnalité littéraire de Carlos de Oliveira exprimée par Finisterra. Tandis que l’œuvre protéiforme de ses pairs néo-réalistes défriche de vastes aires littéraires, le romancier de la gândara ne publiera que cinq romans, entreprenant de les soumettre à un important travail de récriture (ruche peinte et repeinte). Par cette démarche intimiste, l’auteur tourne autour de son œuvre avec une logique d’introversion thérapeutique qui renvoie, mutatis mutandis, au confinement axiologique du discours « présenciste ». On peut dégager, dans les romans de Carlos de Oliveira, deux axes de réflexion. Le premier penserait la pratique d’une certaine hétérodoxie, qui  érigerait cet auteur en porte-étendard d’un réalisme social attentif « ao drama de gente rude, em que o fundo económico do conflito não viciava de modo algum a verdade psicológica das criaturas que o viviam” (J. G. Simões, 1942). Il mettrait en débat le fait que contrairement au discours néo-réaliste qui adopte un modèle téléologique largement inspiré par le matérialisme dialectique, l’écriture de Carlos de Oliveira ait amorcé une certaine déclivité. Cette trajectoire nous invite à chercher des réponses dans le fond figé des choses, abordées de profundis (J.Cardoso Pires, 1992) ; des mots (A. Salema, Vértice, 450-51.) ; du courant de conscience des personnages (J. Camilo, 1982) et de la vie de l’auteur conçue comme sa part fatale (Jouve, 2001 ; A. Roig, 1992 ; A. Abelaira, 1992).  Si cette démarche n’a rien d’innovant,  elle contribue en revanche à construire la chambre noire de la maison-écriture ou cette féconde obscurité qui donne force à la prose de Carlos de Oliveira. Le second axe,  sonderait la vitalité allégorique avec laquelle l’écriture de Carlos de Oliveira, « visite le ventre de la maison-terre » (Yourcenar, 2009). Les romans de Carlos de Oliveira projettent devant nous les marques symboliques d’un monde qui s’effondre. Rongée de l’intérieur, (rats, araignée et rouille) comme les ruches des Silvestre (Uma Abelha na Chuva (1953) ), mais également exposée aux attaques de l’extérieur  (parabole biblique Mt 7 , 24-27), à l’usure de chevaux de Troie (champignon, grande route, femme fatale et gisandra), la maison penche vers le couchant (Casa na Duna) puis livre son dernier combat par un repli sur soi (Finisterra). La famille-propriété privée, famulus-familia (Engels, 1884),  est maillée par un réseau de schèmes handicapants, qui scandent sa descente aux enfers. La famille – lignée est également contaminée physiquement, du point de vue psychologique et dans sa dimension onomastique. L’autorité narrative, semble chercher ainsi à surprendre le réel en mobilisant, par sa frénésie figurative, une stratégie de dissimulation identique à celle qui produit sa duplicité. Ce stade de l’activité mimétique consacre une étape ultime et jubilatoire dans laquelle vient se dissoudre toute existence individuée.

L’Univers mythique dans l’œuvre de Sophia de Mello Breyner Andresen

Maria Rosa Pereira, Doctorante Université de Paris-Sorbonne

 

Depuis le milieu du XXème siècle, le mythe est devenu un enjeu pluridisciplinaire. Nous étudions « L’univers mythique dans l’œuvre de Sophia de Mello Breyner Andresen » à partir d’un certain nombre de notions issues de la littérature comparée, de la mythocritique et de la mythanalyse. Son univers mythique étant avant tout fondé sur la réappropriation des mythes, nous examinerons leur recontextualisation et leur interprétation, perceptibles dans les processus de mise en discours qui passent par les dispositifs énonciatifs et pragmatiques.

Résumé : L’ample répertoire des « motifs classiques » auxquels se réfère Sophia de Mello Breyner Andresen donne un pouvoir de communication et une « dimension mythique » à son œuvre ; mais la mythologie n’est pas chez elle un ornement obligé et conventionnel. Sa poétique est avant tout création, et transformation de l’expérience vécue en mythes. La publication des archives de l’auteur a permis de mettre en perspective les documents personnels et de mieux connaître son univers : ses impressions d’enfance, les paysages maritimes qui ont marqué son imaginaire, ses convictions humanistes et sa lutte contre la dictature sont magnifiés dans son œuvre par une diction particulière, caractérisée par les rythmes, la pureté lexicale et les images, le plus souvent évoquant la nature.
C’est dans la production des textes autant que dans leur contenu thématique que nous déchiffrons l’univers mythique de la poétesse, ses structures et les métamorphoses que connaissent, dans son œuvre les narrations mythologiques. Une conception mythique du langage et de la création sont parties intégrantes de sa poétique. L’Univers mythique de Sophia de Mello Breyner Andresen est fondé sur une double structuration, voire une dualité entre les éléments apolliniens et dionysiaques, la mythologie et la doctrine catholique, entre le chaos et le cosmos, l’ombre et la lumière. Parallèlement, la poétesse est fondamentalement en quête de l’unité : « Caminho para a única unidade »[1]. Le tropisme qui l’attache aux paysages de bord de mer est une expression du « sentiment océanique ». La mythologie grecque, liée à cette recherche d’unité et de cohérence crée un lien avec le passé et porte des symboles culturels partagés par tous.

Problématique : En dépit de la multiplicité des thèmes et des formes poétiques qui font de l’œuvre de Sophia de Mello Breyner Andresen « um cruzamento de tendências »[2], sa poésie aussi engagée dans le temps réel de l’expérience préserve une unité profonde. Mais  comment se résolvent les contradictions d’une poésie aussi complexe ? Nous avons choisi cet axe en considérant que les notions de division et de réunion sont deux pôles du vocabulaire éthique de la poétesse.

MéthodologieDans une perspective phénoménologique, nous présenterons l’univers des mythes tels qu’ils peuvent être vécus dans trois champs de l’expérience : l’immanence, l’évocation des dieux de la mythologie classique, enfin, l’appréhension du sacré dans le monde contemporain, désenchanté mais auquel la Révélation chrétienne offre une voie de salut. Ensuite, nous situerons l’univers mythique de Sophia Andresen dans sa dimension textuelle : exploiter une narration mythique est toujours reprendre la parole d’un autre, donc se situer dans l’intertexte et, par un dispositif énonciatif, des visées pragmatiques toujours différents, subvertir le modèle. Nous aborderons également l’imaginaire du poète comme créateur de mythes, et les oppositions structurantes dont la résolution, au moins virtuelle, est productrice d’un sens plus profond, répondant à la nécessité de dépasser une pensée réflexive, pour s’ouvrir au monde.




Le lundi 23 mai 2011, à 17h30 heures,
salle 21 -  l'institut d' Etudes Ibériques
31 rue Gay Lussac -75005 Paris


[1]Op. I « O jardim e a casa”, p. 85.
[2]Maria de Fátima MARINHO, article paru dans Máthesis 10, 2001, 59/72.

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